La plupart des huiles tunisiennes sont pressées des olives. Mais l’économie tunisienne, elle, est pressée par une question que le pays reporte depuis des décennies avec une constance remarquable : vaut-il mieux exporter ses hommes et ses femmes, ou exporter ce qu’ils produisent (des biens et services) ? La Tunisie ferait bien de se regarder dans ce miroir, avant que la réponse ne lui soit imposée par les événements.
Le constat chiffré est brutal. La Banque Centrale de Tunisie enregistre des transferts de la diaspora dépassant régulièrement 9 à 10 milliards de dinars par an, soit environ 7 % du PIB. C’est davantage que les investissements directs étrangers la plupart des années. C’est davantage que les recettes touristiques lors des saisons difficiles. C’est davantage que la valeur ajoutée de l’ensemble du secteur agricole.
Ils sont presque 2,5 millions de Tunisiens qui ont choisi l’émigration en Europe, au Moyen-Orient et de plus en plus au Canada. C’est presque une personne sur cinq.
En face, les exportations de biens manufacturés tunisiens peinent à franchir des seuils qui auraient dû être dépassés il y a vingt ans. Le pays exporte du textile en sous-traitance, des composants électriques en coupe-et-couds industriel, et de l’huile d’olive en vrac que d’autres conditionnent et revendent avec une marge qu’il ne perçoit pas. La valeur ajoutée reste ailleurs. Comme toujours.
La question est précise : l’exportation de personnes peut-elle constituer un chemin alternatif vers la prospérité, là où l’industrialisation a échoué ou tardé ?
La réponse des économistes est décevante pour ceux qui espéraient un oui franc. Charles Kenny, du Centre for Global Development à Washington, ne trouve pratiquement aucune relation robuste entre la taille d’une diaspora et la croissance à long terme du revenu par habitant.
Une étude de 2013 portant sur des pays africains, asiatiques et latino-américains conclut qu’une hausse soutenue de 10% des transferts par habitant n’est associée qu’à une croissance du PIB par habitant de 0,13%. Des recherches plus récentes de 2022 révisent ce chiffre à 0,66%. Mieux, mais toujours modeste pour un mécanisme présenté comme un substitut au développement.
Le contre-exemple qui fait réfléchir est l’Inde informatique. Des milliers d’ingénieurs indiens ont visé la Silicon Valley. Beaucoup n’ont pas obtenu leur visa. Mais cette aspiration collective a créé une industrie entière à Bangalore, à Mumbai, à Hyderabad. Les exportations de services informatiques indiens dépassent aujourd’hui 220 milliards de dollars annuellement, soit bien davantage que les 135 milliards que le pays reçoit en transferts de sa diaspora.
L’émigration ratée a paradoxalement construit une industrie exportatrice réussie. Le cerveau qui n’a pas pu partir a servi l’économie locale, parce que l’environnement local était prêt à l’accueillir productsivement.
En Tunisie, ce mécanisme de circulation vertueuse est quasi absent. Le pays forme des ingénieurs, des médecins, des informaticiens et des gestionnaires en quantité respectable. Mais l’environnement domestique ne les retient pas et ne les exploite pas. L’économie informelle représente environ 39% du PIB selon l’INS, étouffant la concurrence loyale et décourageant l’investissement formel.
Le secteur bancaire rationne le crédit selon des critères de connexion plutôt que de compétence. La bureaucratie transforme chaque projet d’entreprise en parcours d’obstacles kafkaïen. Résultat : le diplômé tunisien calcule rationnellement qu’un visa vers Lyon ou Montréal vaut mieux qu’un projet de startup à Tunis. Il a souvent raison. C’est là le vrai scandale, pas l’émigration elle-même.
Le contexte régional aggrave l’équation. Le conflit américano-iranien de 2026 perturbe sévèrement les économies du Golfe, principale destination des travailleurs tunisiens de la région. Selon le rapport BMI-Fitch Solutions de mai 2026, la croissance du PIB du Qatar est tombée de 5,2% à 2,0% prévu cette année. Le Koweït et Bahreïn contractent.
L’Arabie Saoudite subit des pressions fiscales inédites. Dans ce contexte, les employeurs du Golfe accélèrent la nationalisation des emplois et réduisent l’espace pour les travailleurs étrangers. Les transferts tunisiens en provenance du Golfe pourraient reculer sensiblement en 2026. La soupape se ferme au moment précis où la pression intérieure monte.
Alors, qu’est-ce qui est plus rentable pour la Tunisie : exporter son capital humain ou ses biens et services ? La réponse honnête est que la seconde option rapporte davantage et de façon plus durable, à condition de créer les conditions qui la rendent possible. Les transferts de la diaspora sont précieux, irremplaçables à court terme, et méritent d’être facilités, sécurisés et canalisés vers l’investissement productif plutôt que vers la seule consommation. Mais ils ne peuvent pas tenir lieu de politique industrielle, de réforme fiscale, ni de vision économique nationale.
Un pays qui exporte ses cerveaux faute de savoir les utiliser chez lui n’a pas résolu son problème de développement. Il l’a simplement sous-traité à l’étranger, avec un délai de livraison mesuré en générations.
Moktar Lamari, Ph.D. — E4T, Économie pour la Tunisie.
Sources : The Economist, 2 mai 2026 ; BMI–Fitch Solutions, MENA Oil & Gas Report, mai 2026 ; BCT ; INS Tunisie ; Centre for Global Development.

