Tunisie : le stress hydrique n’attendra pas 2050

Cette carte mérite que l’on s’y arrête.

Selon les projections Aqueduct 4.0 du World Resources Institute (WRI), reprises dans cette infographie de Statista, la Tunisie figure parmi les pays qui pourraient connaître à l’horizon 2050 un niveau de stress hydrique extrêmement élevé, supérieur à 80 %.
(World Resources Institute (WRI) www.wri.org)

et (Aqueduct – Water Risk Atlas
www.wri.org/aqueduct).

Dans Aqueduct, le Baseline Water Stress exprime le rapport entre la demande totale en eau et les ressources renouvelables disponibles en eaux de surface et souterraines.

Mais derrière ce chiffre se pose une question méthodologique essentielle :

 Quelle place reste-t-il pour les besoins en eau des écosystèmes ?

Dans l’indicateur de stress hydrique d’Aqueduct, les besoins environnementaux — Environmental Flow Requirements (EFR) — ne sont pas explicitement retranchés des ressources disponibles. Ils sont pris en compte indirectement à travers les seuils utilisés pour qualifier le niveau de stress.

C’est une différence importante avec l’indicateur ODD 6.4.2 – Niveau de stress hydrique, qui rapporte les prélèvements d’eau douce aux ressources renouvelables disponibles après prise en compte des besoins environnementaux.

 Et que nous dit l’ODD 6.4.2 pour la Tunisie ?

Le Rapport National Volontaire de la Tunisie de 2021 donnait, pour l’année 2019 : un niveau de stress hydrique de 109,767 %.

La plateforme officielle SDG 6 Data publie pour la Tunisie une valeur de : 97 % en 2023.
(SDG 6 Data – Tunisie
www.sdg6data.org/en/country-or-area/Tunisia)

Une précision est importante : il ne s’agit pas simplement de chiffres calculés de l’extérieur pour comparer les pays.

Le calcul repose sur les données produites par les institutions tunisiennes compétentes du secteur de l’eau, dans le cadre du dispositif national de suivi des ODD coordonné par l’Institut National de la Statistique (INS). La FAO, agence dépositaire de l’indicateur 6.4.2, assure la consolidation et la publication internationale selon une méthodologie harmonisée, notamment à travers AQUASTAT et SDG 6 Data.

L’harmonisation de la méthode permet précisément de comparer les pays, mais les données qui alimentent le calcul sont d’abord nos données nationales.

Il faut toutefois éviter de comparer directement le >80 % d’Aqueduct à l’horizon 2050 et le 97 % de l’ODD 6.4.2 en 2023 comme s’il s’agissait du même indicateur : les méthodologies sont différentes.

Mais leur lecture conjointe porte un message très clair :

Le stress hydrique n’est pas, pour la Tunisie, un problème qui commencera en 2050. Il est déjà une réalité.

Et cela nous ramène à une question fondamentale : qu’appelons-nous réellement une ressource en eau “disponible” ?

Toute l’eau renouvelable ne peut pas être considérée comme disponible pour les prélèvements humains.

Une partie doit rester dans les cours d’eau, les zones humides, les nappes et les écosystèmes afin de préserver leur fonctionnement et les services qu’ils rendent eux-mêmes à la société.

Nous avons longtemps raisonné essentiellement en termes de partage de l’eau entre les différents usages : eau potable, agriculture, industrie, tourisme…

Mais dans un pays soumis à une telle pression sur ses ressources, la nature doit, elle aussi, avoir sa part d’eau.

La question n’est donc plus seulement :
« Combien d’eau avons-nous ? »
mais aussi :
« Combien pouvons-nous réellement prélever sans compromettre les écosystèmes dont dépend le renouvellement même de cette ressource ? »

💧 Et pour chacun de nous, quel message ?

Les ordres de grandeurs sont préoccupants.

Il faut d’abord prendre conscience d’une réalité simple : l’État doit organiser la satisfaction de l’ensemble des besoins en eau — eau potable, agriculture, activités économiques, services publics, mais aussi besoins des écosystèmes — dans la limite de l’eau réellement disponible.

L’effort public consacré à l’eau est déjà considérable : le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche a indiqué que près de 80 % de son budget est consacré au secteur de l’eau.

Mais l’investissement public, aussi important soit-il, ne peut à lui seul créer indéfiniment de nouvelles ressources face à une demande qui continuerait d’augmenter.

La réponse à la rareté de l’eau ne peut donc pas reposer uniquement sur l’État et sur la recherche de nouvelles ressources.

Elle concerne chaque secteur et chacun de nous, à la mesure de ses usages et de ses responsabilités.

Agriculture, collectivités, entreprises, administrations, tourisme, services et ménages : nous sommes tous appelés à réduire considérablement les demandes évitables, améliorer l’efficacité de nos usages et éliminer les gaspillages à tous les niveaux (eau et surtout alimentation).

Il nous faut progressivement passer d’une logique où l’on cherche toujours davantage d’eau pour satisfaire une demande croissante à une logique où la demande elle-même s’adapte à l’eau réellement disponible.

C’est cela aussi, la sobriété hydrique.

Elle ne signifie ni se priver de l’eau indispensable ni renoncer au développement. Elle signifie utiliser la juste quantité d’eau, au bon endroit et pour le bon usage, en tenant compte de ce que la ressource peut réellement fournir et de ce que nous devons laisser aux écosystèmes.

La sécurité hydrique de la Tunisie est donc une responsabilité collective : à l’État d’organiser, d’investir, de réguler et d’arbitrer ; à chaque secteur et à chacun de nous de maîtriser sa demande et d’entrer véritablement dans une culture de sobriété hydrique.

Nous ne pouvons pas demander à la ressource de s’adapter indéfiniment à nos besoins.

Nous devons aussi apprendre à adapter nos besoins à la ressource disponible.

www.wri.org/aqueduct

Raoudha Gafrej