En parcourant le Rapport annuel 2025 de la Banque centrale de Tunisie, j’ai été frappé par une évolution peu commentée.
Jusqu’en 2010, le rapport s’ouvrait par une longue « Lettre introductive » adressée au Président de la République. Le Gouverneur n’y faisait pas seulement le bilan de la conjoncture : il formulait une véritable feuille de route pour l’économie tunisienne, avec des recommandations sur la compétitivité, les réformes structurelles, le secteur bancaire ou encore la convertibilité du dinar.
Le Rapport 2025 est d’une nature très différente. Le « Mot du Gouverneur » se limite essentiellement à un diagnostic de la situation économique, mettant notamment l’accent sur le déficit énergétique et les vulnérabilités extérieures. Le discours est également centré sur la modernisation de la Banque centrale elle-même.
Cette comparaison illustre une transformation profonde du rôle de la BCT. Son Rapport annuel n’est plus le principal instrument par lequel la Banque centrale conseille le pouvoir exécutif sur les grandes orientations économiques. Il est devenu avant tout un document de diagnostic économique et de communication institutionnelle.
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Le contenu du Rapport annuel de la Banque centrale de Tunisie (BCT) s’est continuellement enrichi au fil des années, notamment en matière de rigueur technique, de qualité des analyses et de précision des indicateurs. En revanche, il ne constitue plus le principal vecteur par lequel la Banque centrale faisait connaître au Président de la République et à son gouvernement ses analyses, ses recommandations et ses orientations stratégiques.
Jusqu’en 2010, le Rapport annuel s’ouvrait sur une longue « Lettre introductive » adressée au Président de la République. Dans cette lettre, le Gouverneur présentait, dans une première partie, les principaux développements économiques et financiers internationaux et nationaux. Il consacrait ensuite une seconde partie à une analyse approfondie des défis et des risques auxquels était confrontée l’économie tunisienne, dans une perspective résolument prospective. Il y formulait des recommandations précises en matière de politique économique et de réformes structurelles destinées à orienter l’action des pouvoirs publics.
La « Lettre introductive » de 2009 en offre une illustration particulièrement révélatrice. Face à la crise financière mondiale, le Gouverneur soulignait la résilience de l’économie tunisienne tout en insistant sur la nécessité de transformer le modèle de croissance afin de préserver la compétitivité du pays. Il appelait à intensifier les efforts pour accroître la productivité, développer les exportations et favoriser l’émergence de secteurs innovants à forte intensité technologique capables de conquérir de nouveaux marchés. Il préconisait également l’accélération de la création de pôles technologiques, le renforcement des infrastructures régionales afin d’attirer davantage d’investissements étrangers, ainsi que la mise en œuvre du plan quinquennal 2010-2014, fondé sur la restructuration de l’économie et un système d’incitations en faveur des activités innovantes.
La réforme du secteur bancaire occupait une place centrale dans cette vision. Le Gouverneur plaidait pour une stratégie progressive de modernisation destinée à rapprocher le système bancaire tunisien des standards internationaux. Cette réforme devait préparer l’instauration de la convertibilité totale du dinar à l’horizon 2014. Selon cette approche graduelle, une première phase devait être consacrée au renforcement des fondamentaux macroéconomiques — amélioration de la compétitivité et de la productivité, modernisation du cadre de la politique monétaire, plus grande flexibilité du régime de change, consolidation du secteur bancaire et adaptation du Code des changes — avant l’ouverture complète du compte de capital. Le Gouverneur soulignait que le succès de cette stratégie exigeait une mobilisation de l’ensemble des acteurs économiques et financiers ainsi qu’une vision de long terme.
D’une feuille de route pour l’État à un simple constat économique
Aujourd’hui, cette adresse directe au Chef de l’État a laissé place à un simple « Mot du Gouverneur », dont le ton relève davantage du diagnostic institutionnel que de l’orientation stratégique. Le Rapport annuel 2025 illustre clairement cette évolution. Le Gouverneur y écrit :
« Dans l’ensemble, ces performances reflètent les efforts continus de préservation des équilibres fondamentaux et traduisent la capacité d’adaptation de l’économie tunisienne face à un environnement international parmi les plus incertains des dernières décennies. Pour autant, nous devons rester lucides : les progrès accomplis ne sauraient occulter les défis qui subsistent. Parmi ceux-ci, le déficit énergétique continue de constituer l’une des principales sources de vulnérabilité extérieure. »
Ce passage est révélateur de l’évolution du discours. Alors que les anciennes lettres introductives abordaient un large éventail de réformes économiques et institutionnelles, le message se limite désormais à un constat de la situation macroéconomique et met principalement l’accent sur le déficit énergétique comme facteur de vulnérabilité extérieure.
Une Banque centrale recentrée sur ses missions institutionnelles
Parallèlement, le centre de gravité du Rapport annuel s’est déplacé vers la modernisation de la Banque centrale elle-même. La Banque apparaît ainsi davantage comme une institution soucieuse d’améliorer sa propre efficacité que comme un acteur proposant une vision d’ensemble pour l’économie nationale.
Cette évolution traduit une transformation plus profonde du rôle de la Banque centrale. Les rapports annuels publiés avant 2011 constituaient de véritables documents d’orientation stratégique, formulant des recommandations détaillées sur les politiques publiques et les grandes réformes économiques. Les rapports récents privilégient, en revanche, une analyse essentiellement technique de la conjoncture, centrée sur les missions statutaires de la Banque. Le Rapport annuel est ainsi passé d’un instrument de conseil stratégique destiné au pouvoir exécutif à un document de diagnostic économique et de communication institutionnelle.
Sadok Rouai, ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

