Bardo (2) , un « beau » cadeau pour réaliser les fantasmes de Kaïs Saïd et Ridha Lénine

Kaïs Saïed est sa troupe sont pressés de dissoudre le parlement et de changer de fond en comble le régime politique actuel pour lui substituer un système sorti de ses rêves. C’était le thème principal de sa campagne électorale. C’était la promesse qu’il a faite à ses électeurs. Son conseiller Ridha Chiheb Mekki, dit Ridha Lénine, a été plus loquace sur le volet du nouveau système politique à instaurer en Tunisie. Le schéma du tandem Ridha-Kaïs est une forme de démocratie directe ou de proximité dite « gouvernance participative ». Ce projet est une déconstruction pour une reconstruction du système. Il donne une grande part à la décentralisation de la décision, car il s’agit de bâtir, selon leur vision, du bas vers le haut. « Il faut que la décision émane du peuple » soutient K.S. A cet effet, le projet repose sur des élections d’assemblées à tous les niveaux, quartiers, localités, régions, département, jusqu’à ce qu’on pourrait appeler la haute assemblée. Les assemblées élues auront le pouvoir délibératif et exécutif. Leurs membres seraient responsables et révocables. Le temps des partis est révolu ainsi que l’assemblée nationale en tant qu’assemblée représentant ces partis. Ainsi, chaque ville ou commune serait elle appelée à s’autogérer. Seulement, comment serait la coordination entre les différentes instances de décision? Quel rôle de l’Etat en tant qu’autorité veillant aux équilibres et à la régulation dans ce système ? L’Etat aurait-il le monopole de la force publique ? Qu’elles seraient les compétences de chaque instances délibératives ? Quelles seraient la relation de ces instances avec celles qui leurs sont supérieures ? Quelles seraient les interactions entre l’autorité centrale et les autres autorités qui lui sont inférieures? Quel serait le mode électoral qui serait suivi, et quelle sont les conditions de la révocabilité ? Comment serait financée cette décentralisation ? Autant de questions restées sans réponse et que Kaïs Saïd, par son mutisme, et Ridha Mekki, par ses discours pédants, ne nous ont pas aidé à déchiffrer. Nous n’avons eu droit qu’à des diatribes martelées sous diverses tournures insinuant que l’autorité entière serait dévolue au peuple qui décide seul de son destin « Le peuple veut et quand le peuple veut il aura ce qu’il a voulu », voilà la phrase nodale de Kaïs Saïed. Le Djin de la lampe d’Aladin n’aurait pas dit mieux. Kaïs Saïd part en guerre avec un synopsis qui n’a pas encore pris la forme d’un scénario prêt à être mis à exécution .

Si sur le plan même du système politique qu’il veut imposer, il est resté évasif, Kaïs Saïed à démontré qu’il n’a aucune politique économique et sociale à mettre en œuvre. Or le problème de la Tunisie est économique plus que tout, surtout après la pandémie au COVID 19. La Tunisie peut-elle se permettre le luxe d’une nouvelle alchimie après celle du « Printemps Arabe » ?

En entretenant le flou sur sa vision du système politique, Kaïs Saïed a suivi une démarche populiste comparable à celle d’Hitler et qui repose sur le fait que : « lorsqu’on s’adresse aux masses, point n’est besoin d’argumenter, il suffit de séduire et de frapper. Les discours passionnés, le refus de toute discussion, la répétition de quelques thèmes assénés à satiété constituent l’essentiel de son arsenal propagandiste… » Par ailleurs, quand Kaïs Saïed s’exprime, c’est pour professer et dogmatiser et non pour dialoguer. Dans cet exercice, il est « affirmatif et péremptoire », avec la conviction inébranlable de détenir la Vérité. Et c’est là tout le danger, d’un personnage sombre, opaque et intellectuellement rigide et à la limite sophiste comme le sophiste de Socrate qui : « Au lieu de la vérité, il ne présente que des simulacres, et c’est dans l’art des simulacres que le sophiste se dissimule». Aux déshérités, aux jeunes sans emplois aux damnés de la terre, aux enragés, Kaïs Saïed a une potion magique : Avec le changement du système , vous aurez le pouvoir entre les mains, et vous pouvez alors réaliser toutes vos ambitions. Que faut-il de plus pour gonfler l’égo d’une personne jeune ou moins jeune qui a le sentiment d’être écrasée par la société ?

Par sa phraséologie savante et sa relique révolutionnaire des années soixante dix, Ridha Mekki dit Lénine devenu une coqueluche des chaînes TV, a fini par faire croire aux recrues que le mirage était à portée de main. Juste il fallait détruire l’obstacle qui lui fait écran:  le système politique en place. Quand Ridha Meki dit Lénine continue, même après les élections, à sillonner le pays pour mobiliser les troupes autour des pouvoirs alchimiques du Président Kaïs , ce dernier, de son palais, ne manque pas une occasion pour lancer des messages codés à ses fidèles, les préparant au jour de la résurrection.

Comme le dit notre proverbe, ces messages codés ne sont pas tombés dans les oreilles d’un sourd. Des comités de coordination au niveau régional et local s’agitent pour un Sit in au Bardo en début juin. Les réseaux sociaux qui ont fait l’image de Kaïs Saïd, celle de l’homme propre, intègre et de l’homme simple, modeste et qui l’ont propulsé à Carthage, appellent à la ruée vers le siège de l’ARP au Bardo pour déloger les parlementaires. Le rendez vous est pour le 3 Juin.

Certains partis d’opposition ont pris le relais pour réclamer un changement de régime politique et la création d’une troisième République. Le fils de Cheïkha Mouza Mohsen Marzouk, l’éternel perdant, actuellement président du parti Machrou3 Tounes, après avoir entamé la scission de Nida Tounes et fricoter avec tonton Rchouda, a déclaré le 18 mai 2020 sur les ondes de radio Mozaïque FM que «L’actuel régime a montré ses limites et le paysage politique s’est pourri. La seule planche de salut, désormais, c’est le passage à une troisième République en abolissant le système actuel»

Le lendemain, 19 mai, Mongi Rahoui, Patriote démocrate du Front populaire et actuellement député du bloc démocrate, a appelé à revoir le système politique ainsi que le système électoral. Dans une intervention sur Mosaïque FM il a aussi déclaré que « le régime actuel, à tendance parlementaire, a fait des dérapages et que le Parlement est devenu une institution qui instaure la dictature dans le pays et où se votent des lois contre l’intérêt du peuple tunisien »

En fin, Néji Jalloul, aux ambitions non encore assouvies, cherche à monter au créneau. Pour lui, le régime politique actuel est tombé en désuétude. Il est bon pour la morgue. Il estime «qu’il était valable pour une période de transition, où on avait peur du retour de la dictature, mais aujourd’hui, il n’est plus possible de continuer avec un tel système qui rend le pays ingouvernable avec trois présidences». Qu’aurait-il dit s’il y a trouvé une place ?

L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui a été au centre du mouvement qui a abouti à la chute de Ben Ali et du dialogue national a rejoint le peloton. Son secrétaire général, Noureddine Taboubi, a appelé, dans une déclaration à la Radio nationale le 18 mai, à l’organisation d’un référendum pour remplacer le régime politique actuel. Il a estimé comme Kaïs Saïed que la légitimité électorale n’est pas la légitimité effective qui, elle, réside dans la souveraineté populaire. Tabboubi offrirait-il le soutien de la centrale syndicale au projet de Kaïs Saïd de changer , à sa manière , le système politique ?

Certes, le système politique actuel vit un blocage endémique, qui a engendré une exaspération et une effervescence populaires. Seulement faut-il engager le pays dans un climat insurrectionnel dont les conséquences sont imprévisibles. N’est-il pas dangereux pour le pays de courir à l’aventure sur la base de slogans creux et sulfureux d’une campagne électorale d’un Président de la République qui n’a pas compris que le pays n’est pas un laboratoire pour expérimenter ses utopies infantiles. Ceux qui cherchent à changer le système, ne faudrait il pas qu’ils se réunissent dans le cadre d’un forum national pour mettre au point le système politique le plus convenable pour l’avenir du pays, puis mettre la feuille de route adéquate à son instauration. Un système politique n’est pas une saute d’humeur. Le marasme dans lequel le pays est embourbé de nos jours, n’est que la conséquence du chaos et du tâtonnement qui ont prévalu depuis 2011, et dont le point de départ étaient les mouvements de Kasbah I et Kasbah II. Faut-il rééditer ce calvaire en engageant le sit in de Bardo II. (V. prochain article, L’apocalypse )

Mounir Chebil