Il ne manque plus qu’un feu vert.
Pas une résolution. Pas un vote. Pas même une négociation.
Un feu vert.
Et Gaza pourrait devenir le décor d’une opération dont le vocabulaire aura été soigneusement nettoyé avant même que les premiers départs commencent.
Israël Katz, ministre sioniste de la Défense, l’a dit sans vraiment chercher à le dissimuler : Israël est prêt à déplacer les habitants de Gaza hors de l’enclave. Par la mer. Par les airs. Par toutes les voies possibles.
Le mot « déplacement » est pratique.
Il évite les mots qui font tache.
Déportation. Expulsion. Transfert forcé.
Le droit international, lui, est beaucoup moins élégant. Le déplacement forcé d’une population civile constitue un crime de guerre.
Mais il y a le droit international.
Et puis il y a la géopolitique.
Deux mondes qui ne se rencontrent pas toujours.
Selon Katz, il n’existerait « pas de véritable solution pour Gaza » sans la migration de sa population. Une formule presque administrative pour désigner quelque chose de terriblement simple : faire partir les habitants d’un territoire devenu inhabitable.
La méthode est ancienne.
Détruire les maisons.
Détruire les infrastructures.
Détruire les hôpitaux.
Rendre la vie impossible.
Puis expliquer que les habitants souhaitent partir.
Et, si possible, appeler cela une émigration volontaire.
Le miracle des mots : une population chassée devient une population qui aurait simplement décidé de voyager.
L’année précédente, Donald Trump avait lui-même évoqué l’idée de « faire le ménage » à Gaza et de transférer ses quelque deux millions d’habitants vers l’Égypte ou la Jordanie.
Trump est orange comme certaines alertes : on ne sait jamais si elles annoncent un incendie ou l’homme qui va l’allumer.
Le tollé avait été suffisamment violent pour provoquer un recul.
Mais, selon Katz, le projet n’aurait pas disparu.
Il aurait seulement été mis en pause, suspendu.
Comme une bombe déposée sur une table, avec quelqu’un qui garde soigneusement la main dessus.
Le ministre affirme également que 80 % des Gazaouis voudraient partir et que seul le Hamas les en empêcherait.
Un chiffre spectaculaire.
Une preuve ? Aucune donnée précise n’est avancée.
Mais dans une guerre, les chiffres ont parfois une fonction particulière : ils donnent aux intentions l’apparence de la réalité.
Et Katz prévient déjà que son gouvernement est prêt.
Par la mer.
Par les airs.
Par toutes les voies possibles.
Il ne manque donc qu’une chose : Washington.
Le feu vert américain.
Katz affirme que Trump n’aurait pas renoncé à son idée, mais qu’il l’aurait simplement suspendue sous la pression des pays arabes.
La question devient alors presque enfantine :
Quand les États-Unis donneront-ils leur accord ?
Réponse du ministre : lorsque le Hamas ne remplira plus ses obligations dans le cadre du plan de paix américain.
Voilà donc le mécanisme.
Une population entière pourrait voir son avenir suspendu aux négociations, aux décisions de Washington et à l’interprétation qu’en fera le gouvernement israélien.
Pendant ce temps, Gaza continue de disparaître.
Depuis le début de l’agression sioniste déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023, la population a été déplacée à plusieurs reprises. Des familles ont fui d’une zone à l’autre, avec leurs enfants, leurs morts, quelques sacs, parfois simplement les vêtements qu’elles portaient.
Les morts se comptent désormais par dizaines de milliers.
Les ruines, elles, ne se comptent plus.
Et au milieu de ce paysage, certains commencent déjà à parler de départ.
Comme si l’exode était une solution humanitaire.
Comme si l’on pouvait appeler « volontaire » le choix d’un homme qui doit décider entre rester parmi les ruines ou partir avec ce qu’il lui reste.
Le plus glaçant n’est peut-être même pas le projet.
C’est sa banalisation.
Car l’histoire commence rarement par un bulldozer.
Elle commence par des mots.
« Migration. »
« Évacuation. »
« Zone sécurisée. »
« Solution durable. »
Puis, un jour, les mots sont devenus suffisamment familiers pour que plus personne ne demande ce qu’ils cachent.
Et pendant que Katz prépare les moyens de transport, Bezalel Smotrich, ministre sioniste des Finances issu de l’extrême droite, a déjà évoqué l’extension d’une telle politique aux Palestiniens de Cisjordanie.
Le projet dépasse donc Gaza.
Il regarde plus loin.
Et c’est peut-être cela qui devrait inquiéter.
Car pendant que certains discutent encore de terminologie, Benjamin Netanyahu, lui, parle de contrôle.
Lors d’une rare visite à Gaza, il a déclaré qu’Israël ne se retirerait pas des zones qu’il contrôle.
« Nous contrôlons la zone. Nous ne nous retirerons pas. »
Soixante pour cent de la bande de Gaza seraient actuellement sous contrôle israélien, selon ses propres déclarations.
Il ne s’agit donc plus seulement de savoir qui vit à Gaza.
Il s’agit de savoir qui pourra encore y vivre.
Qui pourra y revenir.
Qui pourra y construire.
Qui aura le droit de rester.
Et surtout, qui décidera de tout cela.
À Washington ?
À Tel-Aviv ?
Dans les ruines de Gaza ?
Ou dans cette zone grise où le droit international devient soudain beaucoup moins contraignant lorsqu’il rencontre les intérêts d’une grande puissance ?
Pour l’instant, Israël attend.
Il attend le feu vert américain.
Et dans les guerres modernes, les tragédies ne commencent pas toujours avec une explosion.
Parfois, elles commencent par une autorisation.
Un simple signe de tête.
Un accord donné derrière une porte fermée.
Puis les avions décollent.
Les bateaux partent.
Les routes se remplissent.
Et lorsque tout le monde comprend enfin ce qui se passe, il est déjà trop tard pour demander qui avait donné le feu vert.
Je n’ai entendu personne s’indigner. Personne. Ni les grandes « démocraties » occidentales, soudain frappées de surdité morale. Ni les « alliés » du peuple palestinien, ces courageux amis qui savent toujours trouver les bons mots — à condition qu’ils ne leur coûtent rien.
Dans ce théâtre, l’indignation n’est pas morte. Elle est simplement sélective. Elle dort d’un œil, derrière les portes capitonnées des chancelleries, et se réveille uniquement lorsque le sang versé ne menace ni les intérêts, ni les contrats, ni les alliances.
Le plus troublant n’est donc pas le silence.
C’est de voir à quel point tout le monde semble savoir exactement quand il faut se taire.
Tarak Amira

