Le Keffieh du Führer

Jean Quatremer a été viré du quotidien Libération. Les communiqués parleront sans doute de nouveaux horizons, de projets personnels et d’opportunités passionnantes. Les cimetières aussi sont pleins de pensionnaires partis vers de nouveaux horizons. Le vocabulaire est une science merveilleuse : il permet de parfumer les exécutions.

Fin mai 2026, souvenez vous, Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour le quotidien français Libération, dégaine sur les réseaux sociaux une œuvre d’Alexsandro Palombo : Hitler affublé d’un keffieh palestinien. Une image aussi subtile qu’un lance-flammes dans une bibliothèque.

L’explication tombe aussitôt. Selon le journaliste, il s’agit de dénoncer l’antisémitisme qu’il croit déceler dans une partie de la gauche radicale, cette « nouvelle peste brune » version XXIe siècle.

Mais associer un keffieh à Hitler relève moins de l’analyse que du raccourci, c’est transformer l’Histoire en caricature. Les amalgames ont ceci de pratique : ils dispensent de réfléchir. Derrière le choc de l’image disparaissent les nuances, les faits et les peuples réels.

Les faussaires de la mémoire ont toujours aimé les raccourcis. Un uniforme, un symbole, une photographie bien choisie, et voilà l’Histoire transformée en spectacle de marionnettes.

Alors quand apparaît Hitler affublé d’un keffieh dans une mise en scène grossière, une question surgit : quel est exactement le scénario ? Faire croire à une fraternité secrète entre le nazisme et les Palestiniens ?

Suggérer une contamination idéologique ? Ou recycler l’idée selon laquelle toute résistance à un pouvoir colonial, suprémaciste ou dominateur serait, par nature, une résurgence du IIIe Reich ?

Le nazisme n’est-il pas, avant tout, une vieille maladie européenne ? Une peste née dans les entrailles du continent, qui a fini par contaminer jusqu’à la Palestine, où ses survivants et ses fantômes ont redessiné l’Histoire dans le sang et l’exil.

L’ironie est que l’Histoire, la vraie, est beaucoup moins docile que les affiches de propagande.

Elle conserve des archives. Des dates. Des documents. Des faits têtus qui survivent aux caricatures.

Ainsi, le 7 août 1933, le mouvement sioniste conclut avec l’Allemagne hitlérienne l’accord dit de la « Haavara ». Un mécanisme de transfert permettant à des Juifs allemands d’émigrer vers la Palestine sous mandat britannique en y transférant une partie de leurs biens. Le régime nazi y trouvait un moyen de contourner le boycott international qui frappait son économie ; les candidats à l’exil, une porte de sortie face à la persécution. Ce n’est pas une invention. Ce n’est pas une théorie. C’est un épisode historique documenté. Ceux qu’il dérange peuvent toujours engager un procès contre les archives ou contre les livres d’Histoire.

Pendant ce temps, la Palestine demeure enchâssée dans les mécanismes des empires coloniaux britannique et français. Les années passent. La Seconde Guerre mondiale s’achève dans les ruines fumantes de l’Europe. Les survivants juifs affluent, fuyant un continent qui les a pourchassés, humiliés, exterminés. Car il faut le répéter encore et encore : ce sont le nazisme et l’antisémitisme européen qui ont jeté sur les routes des centaines de milliers de Juifs. Non les Palestiniens. L’Europe elle-même.

En 1948, l’Empire britannique se retire. Une nouvelle réalité politique naît dans la douleur, au milieu des fractures coloniales, des déplacements de populations et des guerres qui marqueront durablement la région.

Puis vient le temps des silences.

La France, lestée par sa propre collaboration et incapable d’affronter pleinement ses fantômes, observe souvent sans trop regarder. Les décennies défilent : confiscations de terres, colonisation, expropriations, occupations, violences récurrentes. Chaque époque produit ses justifications. Chaque gouvernement ses éléments de langage. Chaque drame ses experts chargés d’expliquer pourquoi il fallait détourner les yeux.
Et finalement arrive notre époque.

Les années 2023-2026.

Une période où les mots deviennent des armes industrielles. Où l’accusation d’antisémitisme est parfois utilisée comme un bouclier politique pour neutraliser toute critique de la colonisation ou de la guerre. Où les nuances sont enterrées sous les slogans. Où les morts disparaissent derrière les batailles de communication.

C’est dans ce climat que surgissent certaines images. Des fresques simplificatrices. Des montages qui ne cherchent plus à comprendre l’Histoire mais à l’inverser. Des récits où les Palestiniens et ceux qui les soutiennent sont renvoyés à la figure du nazisme, comme si la complexité du réel pouvait tenir dans une affiche.

Le plus saisissant est peut-être le moment choisi.

Au moment où Benyamin Netanyahou annonce vouloir renforcer son contrôle sur Gaza voire l’annexer. Au moment où la violence continue de ravager la Cisjordanie et le Liban. Au moment où les institutions internationales accumulent rapports, enquêtes et mises en garde.

À cet instant précis, certains préfèrent repeindre le passé plutôt que regarder le présent.

Les empires ont toujours eu leurs cartographes. Les guerres ont toujours eu leurs propagandistes. Mais l’Histoire possède une cruauté particulière : elle finit souvent par retrouver ceux qui ont tenté de la maquiller.

Et lorsqu’elle revient, c’est rarement avec le sens de l’humour.

Alors, monsieur Quatremer, un détour par les bancs de l’école ne vous ferait peut-être pas de mal. L’Histoire est une discipline exigeante : elle supporte mal les raccourcis, les amalgames et les caricatures. À défaut de la réviser, il vous reste une autre option : ranger votre carte de presse dans un tiroir et cesser de travestir le passé pour nourrir les polémiques du présent.

Tarak Amira