Eau en bouteille : attention à ne pas se tromper crise !!

Les débats récents sur l’eau embouteillée en Tunisie soulèvent des questions parfaitement légitimes : transparence des concessions, préservation des nappes et des sources, redevances payées par les exploitants, contrôle des prélèvements, déchets plastiques… Mais ils risquent aussi de nous éloigner du problème essentiel : garantir à chaque citoyen tunisien un service public de l’eau potable fiable, continu et de qualité.

Quelques données de 2024 permettent de remettre les ordres de grandeur au centre du débat.

💧 Le Tunisien « rachète-t-il sa propre eau » ?

La formule est frappante. Elle est pourtant juridiquement et économiquement inexacte.

Lorsque le citoyen paie sa facture à la SONEDE, il n’achète pas l’eau en tant que ressource naturelle. Il paie un service public : mobilisation de la ressource, traitement lorsque nécessaire, pompage, transfert, stockage, distribution, contrôle, exploitation et maintenance des infrastructures.

La ressource en eau relève, elle, du domaine public hydraulique.

De même, lorsqu’un consommateur achète une bouteille d’eau minérale ou conditionnée, il ne « rachète » pas juridiquement une eau qui lui aurait été confisquée. Il achète un produit industriel et commercial : captage autorisé d’une ressource, contrôles, conditionnement, bouteille, bouchon, emballage, transport, stockage, distribution, fiscalité et marges commerciales composent le prix final.

Cela n’enlève évidemment rien à des questions essentielles : dans quelles conditions une ressource publique est-elle concédée ? Quels volumes sont autorisés et réellement prélevés ? Quelles redevances sont versées ? Quelle est la durée des autorisations ou concessions ? Quel suivi est exercé sur l’état des nappes et des sources exploitées ?

Sur ces questions, davantage de transparence est indispensable. Dans un pays en stress hydrique structurel, l’exploitation commerciale d’une ressource publique doit être rigoureusement contrôlée et compatible avec sa durabilité et l’intérêt collectif.

💧 Mais l’eau embouteillée explique-t-elle la crise de l’eau en Tunisie ?

Non. Les ordres de grandeur sont sans ambiguïté.

Selon le Rapport national du secteur de l’eau 2024, la consommation d’eaux conditionnées est de l’ordre de 3 millions de m³, soit environ 3 milliards de litres.

Rapporté à la population, cela représente environ 244 litres par habitant et par an, soit 0,67 litre par habitant et par jour.

Présentés seuls, 3 milliards de litres ou 244 litres par habitant peuvent impressionner.

Mais que recouvrent réellement ces chiffres ?

Ils ne représentent pas uniquement les bouteilles d’eau consommées à domicile par les ménages tunisiens. Ils couvrent l’ensemble du marché tunisien : consommation domestique, mais également hôtels et touristes, restaurants, cafés, établissements de santé, entreprises, administrations et autres usages.

Le récent rapport « Tunisia Bottled Water Market 2026-2031 » de StrategyHelix, publié en 2026, confirme d’ailleurs la diversité des circuits de distribution : petits commerces, supermarchés et hypermarchés, commerces alimentaires, mais également bars et secteur HoReCa (hôtels, restaurants, cafés et autres établissements de restauration) entre autres.

Comparons maintenant avec le service public de l’eau.

En 2024, toujours selon le Rapport national du secteur de l’eau, 527 millions de m³ ont été consommés à travers le réseau de la SONEDE.

La consommation spécifique correspondante est de 123 litres par habitant et par jour, tous usages confondus : domestiques, touristiques, collectifs, industriels et autres.

Nous comparons donc :

➡️ 0,67 litre/habitant/jour d’eau embouteillée, tous circuits de consommation confondus ;
à
➡️ 123 litres/habitant/jour consommés à travers le réseau SONEDE, tous usages confondus.
Et en volumes :
➡️ environ 3 Mm³ d’eau embouteillée ;
contre
➡️ 527 Mm³ consommés à travers le réseau SONEDE.

L’eau embouteillée représente donc environ 0,57 % du volume consommé à travers le réseau de la SONEDE en 2024.

Et cette comparaison ne prend même pas en compte l’ensemble des volumes d’eau potable distribués par les systèmes ruraux gérés notamment par les GDA.

Cela ne signifie évidemment pas que 3 millions de m³ soient négligeables. Dans un pays en stress hydrique, chaque mètre cube compte. L’exploitation des sources et nappes destinées à l’embouteillage doit donc être contrôlée, les prélèvements mesurés et les données rendues transparentes.

Mais attribuer à un usage représentant moins de 1 % du volume consommé sur le seul réseau SONEDE la responsabilité de la crise hydrique tunisienne revient à se tromper d’ordre de grandeur.

Et son poids devient encore plus faible lorsqu’on le rapporte à l’ensemble des prélèvements en eau du pays, très largement dominés par l’agriculture.

💧 Alors, où est le véritable problème ?

La crise hydrique tunisienne est structurelle. Elle résulte de la raréfaction de la ressource, aggravée par le changement climatique, de la surexploitation de nombreuses nappes, du poids considérable de la demande agricole, mais aussi du vieillissement des infrastructures, des pertes dans les réseaux, de besoins importants d’investissement et de difficultés persistantes de gouvernance et de gestion de la demande.

Et c’est précisément pour cela que le véritable sujet pour le citoyen reste la qualité et la continuité du service public de l’eau.

💧 Un pays où les réseaux existent déjà

Il faut aussi rappeler un acquis majeur que l’on oublie trop souvent.

La Tunisie a atteint un taux global de desserte en eau potable proche de 98,5 %, grâce à la SONEDE et aux systèmes d’alimentation en eau potable en milieu rural.

C’est un acquis considérable, parmi les niveaux de desserte les plus élevés du continent africain.

Cela signifie quelque chose de fondamental : les réseaux existent déjà sur l’essentiel du territoire.

La Tunisie ne part donc pas de zéro. Elle dispose d’un patrimoine hydraulique considérable construit au cours de plusieurs décennies.

La priorité est désormais de préserver, réhabiliter et moderniser ce patrimoine : renouveler les conduites vieillissantes, améliorer le rendement des réseaux, sectoriser, maîtriser les pressions, détecter plus rapidement les fuites, moderniser le comptage, digitaliser l’exploitation et renforcer la maintenance préventive.

Un rendement de réseau de 77,7%, par exemple, ne signifie pas automatiquement 22,3 % de fuites physiques. L’eau non facturée comporte différentes composantes qu’il faut distinguer avant d’en déduire le volume réel des pertes physiques. Cela ne change cependant rien à l’urgence d’améliorer l’efficience des réseaux.

💧 Qui doit garantir la qualité de l’eau ?

Les responsabilités doivent également être clairement distinguées.

La SONEDE doit produire et distribuer une eau conforme aux normes, assurer son autocontrôle et garantir autant que possible la continuité et la qualité du service.

Mais la SONEDE est une entreprise publique placée sous tutelle du Ministere de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche. La tutelle doit donc exercer pleinement son rôle de suivi et de contrôle de la performance de l’opérateur public, notamment au regard des objectifs et indicateurs encadrant ses relations avec l’État (a travers le contrat de performance).

À cela s’ajoute un contrôle d’une autre nature : le contrôle sanitaire indépendant de l’eau destinée à la consommation humaine, qui relève du ministère de la Santé, notamment à travers la DHMPE et les structures sanitaires compétentes.

La distinction est essentielle :

1. la SONEDE produit, distribue et autocontrôle ;
2. la tutelle contrôle la performance du service public ;
3. l’autorité sanitaire contrôle la potabilité de l’eau distribuée à la population.

Et ces contrôles sanitaires gagneraient à être rendus beaucoup plus accessibles au citoyen.

Les résultats devraient être publiés régulièrement, sous une forme compréhensible et territorialisée, avec les principaux paramètres de qualité : bactériologie, salinité, dureté, nitrates, fluorures, chlore résiduel, etc.

Il faut également éviter de laisser entendre, sans données à l’appui, que l’eau distribuée par le réseau serait globalement impropre à la consommation. À ma connaissance, les autorités sanitaires n’ont pas publié d’alerte générale concluant à la non-potabilité de l’eau distribuée par la SONEDE à l’échelle nationale.

Le ministère de la Santé exerce une surveillance sanitaire de différents milieux susceptibles d’affecter la santé de la population et communique lorsqu’un risque est identifié. On peut notamment citer les campagnes de contrôle des eaux de baignade : lorsque certaines plages présentent une qualité incompatible avec la baignade, les autorités sanitaires identifient et rendent publiques les zones concernées.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il ne puisse exister des non-conformités ponctuelles ou localisées de l’eau potable, ni que le dispositif actuel d’information soit suffisant. Au contraire, c’est précisément pour éviter les rumeurs, les généralisations et la perte de confiance que les résultats des contrôles sanitaires de l’eau distribuée devraient être publiés régulièrement, territoire par territoire, avec les éventuelles non-conformités constatées et les mesures correctives prises.

La confiance ne se décrète pas : elle se construit par le contrôle, la transparence et l’accès du citoyen à une information fiable.

💧 Et la confiance dans l’eau du robinet ?

C’est peut-être là que le rapport StrategyHelix 2026 apporte l’éclairage le plus intéressant.

Son analyse du marché tunisien considère que les préoccupations persistantes concernant la qualité de l’eau du robinet dans plusieurs régions contribuent au recours aux eaux conditionnées.

C’est une observation importante car elle conduit à renverser la question.

Au lieu de demander uniquement :
« Pourquoi les Tunisiens consomment-ils autant d’eau en bouteille ? »
demandons-nous également :
« Pourquoi une partie des citoyens éprouve-t-elle le besoin d’acheter de l’eau embouteillée alors que le pays dispose d’un service public d’eau potable couvrant presque toute la population ? »

La réponse ne peut évidemment pas être réduite à la qualité sanitaire : habitudes de consommation, goût, minéralisation, commodité, restauration et tourisme interviennent également.

Mais la confiance dans l’eau du robinet est un enjeu de service public.

Et c’est précisément pourquoi la transparence sur sa qualité est essentielle.

💧 Et tous les Tunisiens boivent-ils vraiment de l’eau en bouteille ?

Un dernier calcul permet de relativiser une autre idée largement répandue.

Prenons, uniquement pour fixer un ordre de grandeur, un besoin moyen de 2 litres d’eau de boisson par personne et par jour, soit environ 730 litres par an.

Les quelque 3 milliards de litres d’eau conditionnée consommés en Tunisie en 2024 permettraient théoriquement de couvrir ce besoin annuel pour environ 4,1 millions de personnes, soit seulement 34 % de la population tunisienne.

Et il s’agit bien d’un maximum théorique car ces 3 milliards de litres ne sont pas exclusivement consommés à domicile par les ménages tunisiens. Ils comprennent également l’eau consommée par les touristes et dans les hôtels, restaurants, cafés, établissements de santé, entreprises, administrations et autres activités et services.

Autrement dit, même dans l’hypothèse totalement fictive où nous affecterions toute l’eau embouteillée consommée dans le pays à la seule eau de boisson des résidents tunisiens, elle ne permettrait de couvrir, à raison de 2 litres par jour, que les besoins d’environ un Tunisien sur trois.

Dans la réalité, cette proportion est nécessairement plus faible.

Cela ne permet évidemment pas de déterminer combien de Tunisiens boivent de l’eau en bouteille : certains en consomment exclusivement, d’autres occasionnellement, d’autres encore alternent entre eau du réseau, eau filtrée et eau embouteillée. Mais cela permet d’écarter une généralisation : les volumes disponibles ne permettent pas d’affirmer que « les Tunisiens ne boivent plus l’eau du robinet ».

Et c’est peut-être là que se trouve l’un des enseignements les plus importants de ces chiffres : ne confondons pas un comportement de consommation bien réel avec l’explication d’une crise hydrique nationale.

L’eau embouteillée mérite un débat sérieux sur les concessions, les prélèvements, la protection des nappes, les contrôles, les redevances et les déchets plastiques.

Mais avec 3 Mm³ d’eau embouteillée contre 527 Mm³ consommés sur le seul réseau SONEDE, soit environ 0,57 %, elle ne saurait devenir l’arbre qui cache la forêt.

La véritable crise est celle de notre capacité à préserver une ressource de plus en plus rare et à maintenir un service public de l’eau performant, efficient, continu et digne de la confiance du citoyen.

💧 Remettre le débat à sa juste place

La souveraineté hydrique ne consiste pas à opposer l’eau « du peuple » à l’eau embouteillée.

Elle consiste à faire en sorte que l’État protège une ressource publique rare, contrôle rigoureusement les prélèvements de tous les usages — publics comme privés —, arbitre entre ces usages en fonction de l’intérêt collectif et garantisse parallèlement un service public performant.

Oui, il faut contrôler les concessions et autorisations d’exploitation des eaux conditionnées.
Oui, il faut connaître les volumes réellement prélevés.
Oui, il faut protéger les nappes et les sources.
Oui, il faut s’interroger sur l’impact environnemental de milliards de bouteilles en plastique.

Mais ne faisons pas de l’eau embouteillée le bouc émissaire d’une crise hydrique dont les causes sont autrement plus profondes et structurelles.

Le véritable objectif devrait être beaucoup plus simple à énoncer — même s’il est difficile à atteindre :
que chaque Tunisien puisse ouvrir son robinet, disposer régulièrement d’une eau potable et avoir confiance dans sa qualité.

Lorsque cette confiance sera pleinement rétablie et que le service public remplira durablement sa mission, l’eau embouteillée redeviendra ce qu’elle devrait être : un choix de consommation et non, pour certains citoyens, une solution de substitution au service public.

Raoudha Gafrej