Le CENTCOM assure que tout va pour le mieux dans le détroit d’Ormuz. À écouter son commandant, Brad Cooper, le pétrole circule, les routes maritimes restent ouvertes et la stratégie américaine produit ses effets. Une communication triomphante qui mérite pourtant d’être confrontée aux chiffres.
Cooper affirme que les volumes de pétrole brut, de marchandises et de gaz naturel liquéfié ayant traversé le détroit ces deux dernières semaines dépassent ceux de toute période comparable des six derniers mois. Il avance également que les exportateurs arabes du Golfe auraient acheminé plus d’un milliard de barils de brut par Ormuz au cours des derniers mois, tandis que les exportations iraniennes seraient pratiquement réduites à néant.
Sur le papier, Washington aurait donc repris la main.
Mais dès qu’on gratte le vernis de la communication militaire, le tableau devient nettement moins spectaculaire.
Les estimations issues du suivi maritime indépendant ne permettent pas de confirmer facilement l’ensemble des volumes revendiqués par les autorités américaines. Certes, certains navires peuvent naviguer en coupant leur système AIS, ce qui rend le comptage imparfait. Mais lorsque des quantités aussi gigantesques sont annoncées, l’absence de données indépendantes permettant de les corroborer mérite au minimum quelques explications.
Le fameux milliard de barils est particulièrement intéressant. Sur deux mois, cela représenterait environ 16,7 millions de barils par jour. Un chiffre considérable, qui devrait laisser une empreinte difficile à manquer dans les statistiques du transport maritime et qui mérite donc d’être documenté précisément par le CENTCOM.
Même gymnastique autour des pipelines permettant de contourner Ormuz. Washington met en avant plusieurs millions de barils de capacité alternative, tandis que les estimations de l’Agence internationale de l’énergie sont plus prudentes lorsqu’il s’agit de la capacité supplémentaire réellement mobilisable.
Quant au spectaculaire « plus haut depuis six mois », la formule impressionne davantage que la comparaison elle-même. Une partie de ces six mois correspond justement à une période de très fortes perturbations du trafic. Battre les chiffres d’une période exceptionnellement mauvaise ne signifie pas que le détroit fonctionne normalement.
C’est toute l’ambiguïté de la communication américaine : transformer une amélioration du trafic en démonstration de maîtrise de la situation.
De son côté, Téhéran exploite évidemment les perturbations d’Ormuz pour soutenir le récit inverse : celui d’un Iran capable de faire payer un prix économique élevé à ses adversaires. Cette lecture est elle aussi politique et ne doit pas être confondue avec une démonstration économique.
La réalité est moins confortable pour les deux camps. Le trafic a repris, mais les tensions autour d’Ormuz continuent de peser sur une artère essentielle de l’économie mondiale. Et lorsqu’une route par laquelle transitent d’immenses quantités d’énergie devient un instrument de confrontation militaire, les conséquences dépassent rapidement Washington et Téhéran.
Au bout du compte, les communiqués peuvent annoncer que « la dynamique est en marche ». Les pétroliers, les volumes réellement transportés et les prix de l’énergie, eux, sont beaucoup moins sensibles aux slogans.
Fabrice Ribère

