Préparons-nous vraiment nos jeunes au monde qui vient ?

Nous parlons beaucoup d’intelligence artificielle et de transition numérique. Mais ce qui se prépare est beaucoup plus vaste.

Plusieurs révolutions — technologiques, médicales, alimentaires, énergétiques, numériques et environnementales — avancent simultanément. Leur convergence pourrait profondément transformer nos façons de vivre, apprendre, travailler, nous soigner, nous nourrir, nous déplacer, habiter, produire, administrer et consommer.

1. VIVRE PLUS LONGTEMPS : UNE TRANSFORMATION DE TOUTE LA SOCIÉTÉ

Les progrès de la médecine, de la génomique, du diagnostic précoce, de la médecine personnalisée, de l’IA médicale et des biotechnologies permettent de détecter plus tôt certaines pathologies et pourraient continuer à augmenter l’espérance de vie, notamment l’espérance de vie en bonne santé.

Mais vivre plus longtemps change beaucoup de choses.

Cela signifie potentiellement des besoins en alimentation, eau, énergie, logements, mobilité et soins pendant une période plus longue.

Cela pose également des questions économiques et sociales majeures : combien d’années travailler ? Combien d’années cotiser ? À quel âge prendre sa retraite ? Comment financer des périodes de retraite et de soins potentiellement plus longues ?

Notre modèle classique « études → travail → retraite » pourrait lui-même évoluer.

2. NOUS NE PRODUIRONS PLUS NOTRE NOURRITURE DE LA MÊME MANIÈRE

Agriculture de précision, hydroponie, aquaponie, fermes verticales, serres intelligentes, drones, robots agricoles, capteurs, satellites, intelligence artificielle…

Mais la transformation concerne également ce que nous mangerons.

Aux protéines animales traditionnelles s’ajouteront probablement davantage de protéines végétales, issues de fermentation, d’algues ou d’autres nouvelles filières alimentaires.

La question ne sera donc plus seulement : comment produire davantage ?

Elle deviendra : comment nourrir une population importante avec moins d’eau, moins de sols, moins d’intrants et moins d’impacts environnementaux ?

3. NOTRE HABITAT VA LUI AUSSI CHANGER

Les bâtiments deviendront de plus en plus intelligents : production photovoltaïque, stockage d’électricité, récupération des eaux pluviales, réutilisation de certaines eaux, pilotage de l’éclairage et de la climatisation, optimisation énergétique, recharge des véhicules électriques…

Les villes devront parallèlement s’adapter à la chaleur, aux sécheresses mais aussi aux pluies extrêmes : végétalisation, surfaces perméables, récupération des eaux pluviales et solutions fondées sur la nature.

La maison de demain pourrait devenir simultanément lieu de vie, lieu de travail, unité de production énergétique et espace de gestion des ressources.

4. LE TRAVAIL NE SERA PLUS NÉCESSAIREMENT ASSOCIÉ À UN LIEU

Le télétravail nous en a déjà donné un aperçu.

IA générative, réalité virtuelle et augmentée, traduction instantanée, plateformes collaboratives et téléprésence permettront d’accomplir à distance un nombre croissant de tâches.

Une personne pourra habiter dans un pays, travailler pour une organisation située dans un autre et collaborer quotidiennement avec des équipes réparties sur plusieurs continents.

Cela transformera les bureaux, les transports quotidiens, l’immobilier, l’organisation des villes mais aussi la concurrence mondiale pour les compétences.

5. L’ÉDUCATION DEVRA ELLE-MÊME CHANGER DE MODÈLE

C’est probablement l’une des transformations les plus importantes.

Si les connaissances et les technologies évoluent rapidement, il devient difficile d’imaginer que ce que l’on apprend entre 6 et 25 ans suffira pour toute une vie professionnelle pouvant durer quarante ou cinquante ans.

L’IA, les plateformes éducatives, les simulations, les laboratoires virtuels, les cours internationaux accessibles à distance et les parcours personnalisés permettront d’apprendre autrement.

Le rôle de l’enseignant évoluera également : moins seulement transmettre une information devenue immédiatement accessible, davantage apprendre à comprendre, questionner, vérifier, expérimenter, relier les connaissances et développer l’esprit critique.

La formation continue pourrait devenir une composante normale de toute la vie professionnelle.

La question ne sera donc plus seulement :
« Qu’avez-vous appris ? »
mais aussi :
« Êtes-vous capable de continuer à apprendre, de vous adapter et de changer plusieurs fois de métier ou de compétences au cours de votre vie ? »

6. LA DIGITALISATION PEUT AUSSI TRANSFORMER L’ADMINISTRATION ET LES SERVICES PUBLICS

Une administration largement digitalisée peut réduire les déplacements, les files d’attente, les délais et certaines lourdeurs administratives.

Un dossier pourrait être traité et suivi en ligne ; les informations pourraient circuler entre administrations ; les procédures devenir plus traçables ; les citoyens disposer d’un accès plus direct aux services.

Lorsqu’elle est correctement conçue, la digitalisation peut contribuer à la rapidité, la transparence, la traçabilité et un accès plus équitable aux services publics, tout en nécessitant de préserver des solutions pour les personnes moins connectées.

Mais cette évolution crée aussi une nouvelle vulnérabilité.

7. PLUS NOUS SERONS NUMÉRIQUES, PLUS NOUS DEVRONS SÉCURISER LES INFRASTRUCTURES QUI FONT FONCTIONNER LE NUMÉRIQUE

C’est un paradoxe essentiel.

Administration, banques, hôpitaux, universités, communications, transports, commerce, industrie, systèmes d’eau, énergie…
plus ces fonctions deviennent numériques et interconnectées, plus elles dépendent d’un fonctionnement continu de l’électricité, des télécommunications et des infrastructures informatiques.

Une rupture électrique importante peut donc provoquer des effets en cascade : télécommunications perturbées, paiements impossibles, serveurs indisponibles, services administratifs interrompus, systèmes de pompage ou de traitement de l’eau affectés, transports perturbés…

Inversement, les infrastructures énergétiques modernes et les services d’eau sont eux-mêmes de plus en plus pilotés numériquement.

Nous créons donc des interdépendances :

EAU ↔ ÉNERGIE ↔ NUMÉRIQUE ↔ TÉLÉCOMMUNICATIONS ↔ SERVICES ESSENTIELS

La question du futur n’est donc pas uniquement celle de la transition numérique.

C’est aussi celle de sa résilience : alimentation électrique sécurisée, redondance des systèmes, stockage, solutions de secours, cybersécurité, protection des données, continuité des communications et capacité à continuer à assurer les services essentiels en situation de crise.

8. L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST « VIRTUELLE », MAIS SES BESOINS SONT BIEN PHYSIQUES

L’IA, le cloud et l’explosion des données nécessitent des data centers, de l’électricité, des équipements, des matériaux et, selon les technologies de refroidissement, de l’eau.

La « dématérialisation » possède donc une matérialité très concrète.

Et plus nos économies se digitalisent, plus la sécurité énergétique et hydrique devient aussi une condition de la sécurité numérique et économique.

9. L’ÉNERGIE VA DEVENIR UN SYSTÈME BEAUCOUP PLUS COMPLEXE

Solaire, éolien, batteries, stockage, réseaux intelligents, véhicules électriques, hydrogène, pilotage numérique de la demande…

Mais les interactions sont essentielles.

Produire de l’hydrogène vert nécessite de l’électricité renouvelable et de l’eau. Dessaler l’eau de mer nécessite de l’énergie. Produire certaines nouvelles formes d’alimentation demande également de l’énergie.

Économiser une ressource peut déplacer la pression vers une autre.

C’est tout l’enjeu du Nexus Eau–Énergie–Alimentation–Écosystèmes, auquel il faudra de plus en plus ajouter la dimension numérique.

10. L’EAU DEVRA DE PLUS EN PLUS ENTRER DANS UNE LOGIQUE CIRCULAIRE

Le modèle : prélever → traiter → utiliser → rejeter
devra progressivement évoluer vers : prélever → utiliser → traiter → réutiliser → récupérer des matières et de l’énergie → réutiliser.

Les eaux usées traitées ne seront plus seulement considérées comme un rejet, mais comme une ressource en eau, en énergie et potentiellement en nutriments.

11. ROBOTISATION ET IA : LE TRAVAIL HUMAIN VA CHANGER

Il ne s’agit pas simplement de savoir combien d’emplois seront supprimés ou créés.

La question essentielle est : quelles tâches resteront humaines, lesquelles seront automatisées et comment travaillerons-nous avec les machines et les algorithmes ?

Médecins, ingénieurs, architectes, agriculteurs, enseignants, juristes, économistes… pratiquement tous les métiers seront concernés.

Les connaissances techniques resteront essentielles, mais la capacité à analyser, vérifier, décider, créer et relier plusieurs disciplines pourrait devenir encore plus importante.

12. NOS MODES DE DÉPLACEMENT ET DE PRODUCTION VONT ÉGALEMENT ÉVOLUER

Véhicules électriques et autonomes, logistique intelligente, drones, robotisation des entrepôts, impression 3D, nouveaux matériaux, biotechnologies, jumeaux numériques, satellites, informatique quantique…

Certaines de ces technologies sont déjà là. D’autres sont encore émergentes.

Et certaines que nous considérons aujourd’hui comme révolutionnaires seront probablement dépassées lorsque les enfants qui entrent actuellement à l’école arriveront sur le marché du travail.

ALORS, À QUOI DEVONS-NOUS PRÉPARER NOS JEUNES ?

Une innovation médicale peut prolonger la vie.

Une vie plus longue peut modifier les besoins en ressources, le travail et les systèmes de retraite.

Une nouvelle agriculture peut économiser de l’eau mais consommer davantage d’énergie.

Le dessalement produit de l’eau mais nécessite de l’énergie.

Le numérique peut économiser du temps, des déplacements et des ressources, mais accroît notre dépendance à l’électricité, aux réseaux et aux données.

L’IA peut optimiser tous ces systèmes tout en générant elle-même de nouveaux besoins énergétiques et matériels.

Et le changement climatique vient modifier simultanément toutes ces équations.

Tout devient interdépendant.

Former nos jeunes ne peut donc plus consister uniquement à leur transmettre les connaissances correspondant aux métiers d’aujourd’hui.

Il faut leur apprendre à penser en systèmes, comprendre les interdépendances, maîtriser les nouveaux outils, développer leur esprit critique, anticiper les conséquences d’une innovation, gérer les risques et continuer à apprendre toute leur vie.

Il faudra aussi leur apprendre qu’une société technologiquement avancée doit être résiliente.

Car plus nous dépendrons du numérique, plus nous devrons sécuriser ce qui le rend possible : l’eau, l’énergie, les télécommunications, les infrastructures, les données et les compétences humaines.

L’enjeu n’est donc pas seulement de préparer nos jeunes aux métiers du futur.

Il est de leur donner les connaissances, les outils et surtout la capacité de réflexion nécessaires pour concevoir, sécuriser et gouverner le futur dans lequel ils devront vivre.

Raoudha Gafrej