Le voile , cette terrible urgence

Il fallait bien trouver quelque chose.

Quelque chose pour occuper les écrans, remplir les plateaux, affoler les éditorialistes et donner à la campagne électorale cette petite odeur de soufre qui transforme une banalité en catastrophe nationale.

Le voile.
Encore lui.

On pourrait presque croire que la France a enfin vaincu le chômage, la dette, les déserts médicaux, l’effondrement de l’école, le mal-logement, la pauvreté et les fins de mois impossibles.

Tout serait réglé.
Il ne resterait plus qu’un dernier combat.
Quelques centimètres de tissu sur la tête d’une femme.
C’est fascinant, la politique.

Quand les problèmes deviennent trop gros, on les rétrécit.
Et quand ils sont devenus suffisamment petits, on les baptise « urgences ».

Le RN et une partie de la droite auraient donc pratiquement tout réglé.
La République serait sauvée.
L’économie respirerait.
Les hôpitaux fonctionneraient.
L’école serait debout.
Les Français auraient retrouvé du pouvoir d’achat.
Il ne resterait plus qu’à délivrer la France d’un foulard.

Quelle chance!

Et puis il y a cette étrange mécanique des indignations.

Le voile choque.
Le voile inquiète.
Le voile menacerait même, paraît-il, les fondements de la civilisation.

Mais pendant ce temps, une autre image traverse le paysage politique : Marine Le Pen, condamnée dans l’affaire des assistants parlementaires européens et frappée d’une peine d’inéligibilité assortie d’une mesure de surveillance électronique, continue de promettre l’assainissement des finances publiques!

Il faut reconnaître à la politique un talent exceptionnel : elle peut transformer une contradiction en slogan, puis le slogan en vérité.

Mais revenons au voile.
Pourquoi « islamique » ?
Pourquoi ce morceau de tissu devrait-il porter une religion comme une étiquette de danger ?

Un voile sur la tête d’une nonne : signe religieux respectable.
Un foulard Hermès : élégance.
Un foulard sur la tête d’une femme atteinte d’un cancer : courage.

Le même tissu, sur une femme musulmane : menace civilisationnelle.

Même étoffe.
Autres fantasmes.

C’est peut-être là que réside le véritable tour de magie.

On prétend combattre un morceau de tissu.
Mais derrière le tissu, on combat une identité.
Et derrière l’identité, il y a une femme.
Une femme qui peut être croyante ou athée, libre ou prisonnière, soumise ou émancipée, heureuse ou malheureuse, brillante ou simplement épuisée.
Une femme, en somme.

Mais certains préfèrent ne pas la voir.
Ils préfèrent le symbole.
Le symbole est beaucoup plus pratique.
Il ne parle pas.
Il ne proteste pas.
Il ne raconte pas son histoire.
On peut donc lui faire dire absolument tout ce que l’on veut.

Personnellement, je suis laïc.
Et être laïc ne signifie pas être athée.
Cela signifie simplement que l’État n’a pas à choisir ma foi ou mon absence de foi, ni davantage la manière dont une femme doit s’habiller pour être déclarée libre.

La liberté peut consister à enlever son voile.
Elle peut aussi consister à le porter.
C’est précisément cela qui devrait être gravé quelque part, avant que certains ne confondent la neutralité de l’État avec le droit de surveiller la garde-robe de ses citoyens.

Car si une femme porte librement un voile, au nom de quoi faudrait-il lui expliquer qu’elle n’est pas assez libre ?

Voilà le paradoxe.
On prétend libérer une femme en lui ordonnant de se découvrir.
On prétend défendre son émancipation en décidant à sa place de ce qu’elle doit porter.
Et c’est là que l’histoire commence à devenir inquiétante.

Parce qu’un pouvoir qui commence par expliquer aux femmes comment elles doivent s’habiller peut, un jour, avoir envie de leur expliquer comment elles doivent penser.
Puis ce qu’elles doivent croire.
Puis ce qu’elles doivent dire.
Et un matin, sans que personne n’ait entendu le verrou tourner, la liberté est devenue obligatoire.
Une étrange liberté.
Une liberté sous surveillance.
Une liberté avec règlement intérieur.

Le plus ironique, pourtant, reste ailleurs.
Pendant que certains scrutent obsessionnellement les voiles, les foulards et les vêtements des femmes, les vrais problèmes continuent de courir dans les rues.
Le chômage.
La pauvreté.
Les services publics qui s’effondrent.
Les déserts médicaux.
L’école qui craque.
Le logement devenu inaccessible.
Les salaires qui stagnent.
La dette qui enfle.
Eux n’ont pas besoin de se cacher.
Ils sont là.
À quelques mètres.
À quelques millions d’euros.
À quelques milliers de familles près.

Mais ils ont découvert quelque chose de très utile : il suffit parfois de détourner le regard pour donner l’illusion qu’un problème n’existe plus.
Alors la question n’est peut-être pas :
« Pourquoi porte-t-elle ce voile ? »
La vraie question serait plutôt :
« Pourquoi cela nous obsède-t-il autant ? »

Parce qu’une démocratie qui passe son temps à mesurer les centimètres de tissu sur la tête des femmes pendant qu’elle laisse s’accumuler des kilomètres de problèmes finit par produire une scène assez étrange.

Et dans les mauvais romans, c’est généralement à cet instant précis que le lecteur comprend une chose.
Le voile n’était pas le vrai sujet.

Le vrai sujet, c’était notre regard.

Et surtout ce qu’on voulait nous empêcher de regarder.

Tarak Amira