Quand les pétrodollars se fracassent sur les montagnes du Yémen

Riyad achète des armes. Les Houthis, eux, ont appris à tuer les illusions.

L’Arabie saoudite possède des avions rutilants, des missiles hors de prix et des contrats d’armement, y compris avec l’entité sioniste, capables de faire saliver les marchands de mort. Les Houthis, eux, possèdent des montagnes, vingt ans de guerre dans les veines et cette patience glaciale des prédateurs qui savent que leur proie finira par commettre une erreur.

Le royaume a l’argent. Ils ont le terrain. Riyad a les catalogues militaires. Eux, l’expérience des charniers.

Et depuis 2014, malgré les bombardements, les offensives et les milliards engloutis dans la guerre, le résultat ressemble à une mauvaise plaisanterie stratégique : la première puissance pétrolière du monde arabe ne parvient toujours pas à neutraliser une guérilla qu’elle aurait aimé réduire au silence depuis longtemps.

Le problème de Riyad, c’est qu’on ne gagne pas une guerre avec une carte bancaire.

L’argent achète des armes. Pas l’expérience du sang.

Les Houthis ne sont pas les figurants d’une guérilla poussiéreuse armés de quelques fusils rouillés. Plus de vingt ans de combats ont façonné leur mouvement : d’abord contre le pouvoir yéménite, puis contre la coalition conduite par Riyad à partir de 2015.

Ils ont appris à survivre aux bombardements, à disparaître dans le relief, à frapper puis à se retirer avant que l’adversaire ne comprenne ce qui vient de lui arriver.

En face, l’armée saoudienne dispose d’un matériel sophistiqué, de formateurs étrangers et d’une puissance financière considérable. Mais une armée équipée n’est pas nécessairement une armée aguerrie. On peut acheter le dernier cri de la technologie militaire. On ne commande pas l’expérience opérationnelle sur une plateforme de livraison.

Quant à la volonté de combattre, elle ne figure sur aucune facture.

Les Houthis, eux, ont grandi dans la guerre. Ils en connaissent les pièges, les rythmes, les sacrifices. Le relief est leur allié, l’usure leur stratégie et le temps leur complice.

L’expression « rebelles houthis » entretient d’ailleurs une illusion commode : celle d’une bande de combattants désorganisés qu’une puissance moderne pourrait disperser à coups de frappes aériennes. Pourtant, selon les estimations évoquées, leurs effectifs auraient considérablement augmenté, jusqu’à atteindre potentiellement 350 000 hommes. Un chiffre maximal qui doit être pris avec prudence, mais qui donne la mesure de l’adversaire.

Avec l’aide de l’Iran, le mouvement a également développé un arsenal de drones et de missiles capables de frapper à longue distance. Le Samad-3, dont la portée est estimée à environ 1 500 kilomètres, illustre cette évolution. Certains missiles pourraient atteindre des cibles situées jusqu’à 2 000 kilomètres.

La guérilla a changé de dimension. Elle ne se contente plus de survivre dans les montagnes : elle peut désormais porter la menace jusque dans les centres névralgiques du royaume.

Et c’est là que commence le cauchemar comptable de Riyad.

La guerre des pauvres contre les factures des riches

Un drone relativement bon marché peut obliger la défense saoudienne à engager un intercepteur coûtant des centaines de milliers, voire plusieurs millions de dollars selon le système utilisé. Le projectile de l’attaquant vaut parfois une fraction du prix de celui qui doit l’arrêter.

Le calcul est pervers : l’un dépense peu pour menacer, l’autre dépense beaucoup pour se protéger. Et il suffit parfois qu’un seul engin traverse le bouclier pour transformer une démonstration de puissance en humiliation publique.

La guerre asymétrique possède cette élégance sinistre : elle permet au plus faible de faire payer au plus riche le prix de sa propre supériorité.

Le symbole d’un aéroport de Riyad touché serait, dans ce contexte, particulièrement lourd de conséquences. Car Mohammed ben Salmane ne vend pas seulement du pétrole. Il vend une promesse : celle d’un royaume moderne, sûr, attractif, capable d’accueillir investisseurs, expatriés et main-d’œuvre qualifiée dans le cadre de Vision 2030.

Or, les investisseurs ont une faiblesse bien connue : ils apprécient les rendements, mais beaucoup moins les explosions à proximité de leur lieu de travail.

Un royaume peut afficher des gratte-ciel, des mégaprojets et des contrats mirobolants. Il suffit parfois d’un missile pour rappeler que la sécurité ne se décrète pas dans un document de communication.

Les montagnes, ces complices qui ne se laissent pas acheter.

Le véritable avantage des Houthis ne se mesure pas uniquement en hommes ou en missiles. Il se dessine sur une carte.

Le Yémen partage avec l’Arabie saoudite plus de 1 300 kilomètres de frontière. Dans le nord-ouest, autour de Saada, berceau historique du mouvement, les montagnes escarpées, les vallées profondes et les hauts plateaux composent un labyrinthe naturel où les forces conventionnelles perdent une partie de leur avantage.

Les Houthis connaissent ces reliefs. Ils peuvent s’y disperser, s’y retrancher et s’y replier. Une position bombardée n’est pas nécessairement une position conquise. Un adversaire invisible n’est pas un adversaire vaincu.

Les avions peuvent frapper les crêtes. Les missiles peuvent détruire des positions identifiées. Mais tenir le terrain, contrôler les vallées et empêcher le retour des combattants est une autre affaire.

Pour obtenir un résultat décisif, Riyad devrait envisager une opération terrestre d’une tout autre ampleur. Des soldats dans les montagnes, des lignes logistiques vulnérables, des embuscades, des pertes, puis d’autres hommes envoyés pour remplacer les premiers.

La facture ne serait plus seulement financière. Elle deviendrait humaine, politique et peut-être dynastique.

Car une guerre peut être perdue dans les montagnes bien avant que le dernier soldat ne rentre chez lui.

Les Américains connaissent eux aussi cette vérité : la supériorité technologique ne transforme pas automatiquement un territoire hostile en terrain de promenade. Le Vietnam l’a démontré. L’Afghanistan l’a rappelé.

Le Yémen pourrait bien enseigner la même leçon à Riyad : il existe des territoires où la puissance entre en conquérante et ressort en comptant ses morts.

Derrière les discours sur la stabilité régionale se cache une réalité plus froide : le pétrole saoudien doit circuler et c’est là la véritable raison de cette obsession

Et pour circuler, il dépend de passages maritimes stratégiques. À l’est, le détroit d’Ormuz ouvre la voie du golfe Persique vers les marchés mondiaux. Au sud-ouest, Bab el-Mandeb relie la mer Rouge au golfe d’Aden, puis à l’océan Indien.

Deux passages étroits. Deux points de vulnérabilité. Deux endroits où une crise régionale peut se transformer en cauchemar énergétique.

Ormuz est exposé aux tensions avec l’Iran. Bab el-Mandeb se trouve dans l’ombre du conflit yéménite et des capacités de nuisance des Houthis.

Certes, Riyad dispose d’une façade sur la mer Rouge et d’un oléoduc permettant d’acheminer une partie de son pétrole vers l’ouest sans franchir Ormuz. Mais cette solution ne supprime pas tous les risques, notamment pour les navires qui doivent ensuite emprunter Bab el-Mandeb pour rejoindre l’océan Indien.
Le Yémen représente donc bien davantage qu’un voisin turbulent. Il occupe une position stratégique face aux routes maritimes qui alimentent l’économie mondiale.

Sa façade sur le golfe d’Aden et la mer d’Arabie ouvre directement sur l’océan Indien. Depuis longtemps, l’idée d’un corridor permettant d’acheminer le pétrole saoudien vers cette façade nourrit les calculs stratégiques de la région. Mais un tel projet ne saurait se résumer à tracer une ligne sur une carte : il supposerait des accords, des infrastructures et une stabilité durable.

Or, pour sécuriser ses intérêts, Riyad a besoin d’un Yémen suffisamment stable pour ne pas devenir une menace permanente à ses frontières et sur ses routes maritimes.

Voilà le piège : le royaume veut sécuriser son environnement, mais les moyens militaires déployés pour y parvenir n’ont pas réussi à imposer la paix.

Il lui faut donc obtenir ce que les bombes n’ont pas su produire : un ordre politique durable dans un pays dont il ne maîtrise ni le territoire ni toutes les forces qui le traversent.

Et le piège se referme…

Les Houthis n’ont pas nécessairement les moyens de conquérir l’Arabie saoudite, ni même de la détruire.

Leur stratégie peut être beaucoup plus simple : survivre, conserver leurs positions, maintenir une capacité de frappe et rendre le coût de leur élimination insupportable.

Ils n’ont pas besoin de vaincre Riyad sur tous les fronts. Ils doivent simplement empêcher Riyad de proclamer sa victoire.

Pour les écraser définitivement, le royaume devrait peut-être engager une guerre terrestre massive, avec des conséquences impossibles à maîtriser. Pour éviter cette guerre, il doit accepter qu’un adversaire moins riche, moins équipé et territorialement plus limité continue de lui résister.

Dans les deux cas, la victoire promise se dérobe.

Mohammed ben Salmane veut transformer son royaume en puissance mondiale du XXIe siècle. Mais cette ambition repose sur une condition élémentaire : pouvoir protéger ses frontières, ses infrastructures et ses routes commerciales.

Les Houthis, eux, n’ont pas besoin de bâtir une Vision 2030. Il leur suffit de rendre celle de Riyad plus incertaine.

Et c’est peut-être là leur arme la plus redoutable : cette capacité à transformer chaque faille sécuritaire en doute économique, chaque attaque en signal d’alarme et chaque milliard dépensé en question embarrassante.

Car les marchés n’aiment pas l’incertitude. Les investisseurs encore moins. Et les puissances qui prétendent contrôler leur environnement supportent mal de découvrir qu’elles n’en contrôlent pas grand-chose.

Riyad voulait mettre le Yémen à genoux. Il a découvert qu’un royaume couvert d’or pouvait se briser les dents sur une forteresse de pierre.

À force de croire que tout s’achète, les puissants finissent parfois par découvrir le prix de ce qui ne se vend pas : la résistance, le terrain et l’expérience de la guerre.

Car les Houthis ont compris une chose que les marchands d’armes préfèrent oublier : il est beaucoup moins coûteux de rendre une guerre ingagnable que de la gagner.

Et dans ce piège, Riyad joue avec des milliards. Les Houthis, eux, jouent avec le temps.

Tarak Amira