Liberté de création : A propos des « lignes rouges » ?

Vu la tournure dramatique que prennent les évènements qui se déroulent dans notre pays suite à une exposition d’arts plastiques tenue à La Marsa et après avoir écouté ce qu’ont dit les ministres qui se sont aujourd’hui relayés devant la presse à propos des » lignes rouges » que les créateurs ne doivent transgresser…Nous publions à nouveau cet article qui nous paraît plus d’actualité qu’au moment où son auteur l’avait écrit , il y a quelques mois

 La liberté de création : La révolution tiendra-t-elle ses promesses?

La liberté fut avec la dignité l’un des deux mots d’ordre les plus scandés par les manifestants qui avaient empli l’avenue Habib Bourguiba dans cette journée révolutionnaire du 14 janvier 2011 qui a mis fin au régime de Ben Ali

Si la liberté réclamée haut et fort par la rue au cours de cette journée concernait prioritairement le champ politique, elle n’englobait pas moins toutes les autres libertés qui en découlent et notamment, celles de penser, de s’exprimer, d’accéder à l’information et celle plus spécifique au domaine de la culture, de créer et de diffuser le produit de sa création.

Dans ce domaine, la révolution se devait donc d’être un passage forcé d’un « système culturel » où la censure exercée par l’Etat était la règle à une nouvelle gouvernance culturelle basée sur le principe de liberté.

Qu’en est-il advenu dans la réalité ?

Si personne ne peut mettre en doute les progrès réalisés par la Tunisie depuis la révolution en matière de liberté d’expression, l’état des lieux semble moins rassurant en matière de liberté de création et ce, malgré l’engagement plusieurs fois répété de l’actuel ministre de la culture, Monsieur Méhdi Mabrouk qui appelle les créateurs à « donner libre cours à leur inspiration créatrice ».

Le doute a été nourri au cours des derniers mois par plusieurs affaires, qui ont défrayé la chronique et suscité des remous et des tensions telles que la projection du film « ni Dieu ni maitre » de Nédia El Fani, celle du film Iranien Pérsepolis par la chaine de télévision Nessma ou l’arrestation pour le moins expéditive du directeur du quotidien Ettounoussia pour avoir publié une photo jugée impudique, et d’autres affaires du genre qui n’ont pas suscité autant de résonnance dans les médias.

Ce qui paraît paradoxal, c’est qu’au moment où l’Etat déclare affranchir la création de sa propre censure « politique », sont apparues dans la société, des forces et des initiatives diffuses qui se sont octroyées le droit et la légitimité de fixer ,selon leur propre appréciation, des« lignes rouges »souvent de nature morale ou religieuse qui ne doivent pas être franchies par les créateurs.

En somme, une nouvelle répartition des rôles semble s’opérer : avant le 14 Janvier, c’était l’Etat qui se chargeait de censurer, il le faisait souvent pour des motifs politiques de manière systématique et arbitraire. Après la révolution, l’Etat tend à se soustraire à cette tâche en la transférant à d’autres acteurs agissant au nom du sacré ou des « valeurs » de la société.

Paradoxalement, la révolution qui a libéré la création de la censure de l’Etat, semble avoir du même coup libéré une sorte de « censure sociale » plus diffuse, moins prévisible et moins identifiable.

Une nouvelle donne qui générera sans doute dans le futur, des enjeux et peut-être des combats épisodiques entre la liberté de création, qui n’est jamais absolue, et son contraire : la censure.

Mutation somme toute naturelle, non contradictoire avec le fonctionnement sain d’une démocratie, pourvu que personne ne se place, au nom d’autres absolus, au dessus de la loi.

Boubaker Ben Fraj