La folie meurtrière se poursuit dans la bande de Gaza

Plus de mille jours après le début de la guerre, la bande de Gaza compte encore ses tués et ses morts. Depuis le soi-disant cessez-le-feu et le plan de paix, l’étau d’Israël sur l’enclave paupérisée ne désarme pas : le blocus n’est pas levé et la libre circulation entravée.

La situation dans la bande de Gaza est « un spectacle qui nous fait honte à tous », a déclaré le président français Emmanuel Macron devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York, le 22 septembre.

Trois ans après l’attaque du Hamas en Israël, qui a fait près de 1 200 morts israéliens le 7 octobre 2023, la bande de Gaza continue d’être le champ d’une guerre sans fin. Depuis ce jour sanglant pour Israël, l’entièreté de la population de la bande de Gaza subit le feu de l’État sioniste . Et l’effroyable comptabilité des victimes se poursuit. « La chose la moins chère en Israël, c’est la vie d’un Palestinien », affirmait le journaliste israélien Gideon Lévy au journal suisse Le Temps en septembre dernier.

Plus de 74 000 Palestiniens ont succombé, dont plus de 21 600 enfants, plus de 75% sont des femmes et des enfants. Un chiffre qui pourrait être très sous-estimé : en juillet 2025, il y a donc plus d’un an, une étude indépendante situait déjà le décompte à 100 000, en incluant les morts violentes et les morts non violentes liées à la guerre.

Les tueries de civils dans la bande de Gaza semblent faire partie des décisions de ciblage de l’armée israélienne . Des civils qui ne sont dès lors pas de simples victimes collatérales, comme le défend le documentaire israélien Naza, récemment primé à la Mostra de Venise et violemment attaqué par Tel Aviv. Israël a aussi tué un record de journalistes (plus de 200) et de travailleurs humanitaires et de santé (plus de 500). Quant au nombre de blessés, il est estimé à plus de 175 000, soit un Gazaoui sur dix.

Des morts en plein « cessez-le-feu »

Entré en vigueur le 10 octobre 2025, le « cessez-le-feu » entre Israël et le Hamas devait ouvrir la voie à une paix durable et à la fin des bombardements. Durant la première phase, les derniers otages ont été libérés ainsi que des prisonniers palestiniens, détenus en Israël pour la plupart sans procès ni inculpation.

La deuxième phase, lancée en janvier cette année, n’a jamais été effective. L’enclave palestinienne continue d’être bombardée et depuis le début de la trêve, ce sont plus de 1 303 Palestiniens qui ont été tués, dont plus de 250 enfants. Chaque jour, les civils dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux, dans les maisons etc., continuent d’être la cible des tirs de véhicules militaires, de drones et de frappes aériennes.

« À partir d’octobre et l’annonce du cessez-le-feu, il y a eu une sorte de soulagement, mais évidemment parfaitement factice. Parce que le cessez-le-feu est une illusion, une fiction. Et s’il n’y a pas de cessez-le-feu, ce n’est pas simplement parce qu’il y aurait des escarmouches entre des membres du Hamas et l’armée israélienne. Israël a une stratégie délibérée de rendre la vie impossible aux Palestiniens de la bande de Gaza », analyse Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités et président d’honneur de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (IREMMO).

Selon les Nations unies, plus de 630 corps et restes humains ont été extraits des ruines de l’enclave palestinienne depuis le « cessez-le-feu », en grande majorité des femmes et des enfants, alors que plus de 8 000 personnes seraient encore ensevelies. « On exhume actuellement, sur des sites pulvérisés par les attaques israéliennes, les restes de ce qui semble être des familles entières », déclarait le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, le 15 septembre dernier. « La découverte d’un grand nombre de dépouilles sous les décombres à Gaza-ville ravive des préoccupations concernant des crimes de guerre et d’autres crimes atroces (…) Je crains que les restes humains retrouvés jusqu’à présent ne soient que la partie émergée de l’iceberg », a-t-il ajouté.

Dans un rapport de septembre 2025, la Commission d’enquête de l’ONU affirmait qu’Israël avait commis un génocide à Gaza, une thèse de plus en plus répandue parmi les experts et les organisations de défense des droits humains concernant les atrocités commises depuis le 7 octobre 2023. « Aujourd’hui encore, de nombreuses zones de Gaza où l’armée israélienne est déployée continuent d’être nivelées par des bulldozers, sans aucun respect pour les morts gisant sous les décombres », a également dénoncé Volker Türk. Aussi, selon l’organisation internationale, Israël bloque l’entrée d’outils médico-légaux et d’identification, tels que les kits d’analyse ADN et d’empreintes digitales.

Les conséquences mortelles de la guerre

Tel-Aviv impose aussi des restrictions permanentes qui entravent l’acheminement de l’aide, notamment les procédures d’autorisation, faisant grimper le bilan déjà effroyable des victimes. Plus d’un million d’enfants n’ont toujours pas accès à l’eau potable, augmentant le risque de maladies potentiellement mortelles, la malnutrition est toujours alarmante pour quelque deux millions de Gazaouis, aucun hôpital n’est pleinement opérationnel. Les pénuries de carburant, de pièces détachées et d’équipements médicaux compliquent les opérations humanitaires et le fonctionnement des infrastructures essentielles.

Et puis il y a aussi d’autres morts dues aux conséquences des bombardements israéliens. Plus de 70 kilotonnes de bombes ont été larguées sur le territoire de 365 km2, soit six fois la bombe de Hiroshima, sur un territoire six fois plus peuplé. Plus de 90% des habitations ont été détruites. Le 16 septembre dernier, au moins 21 personnes, dont 12 enfants, sont mortes dans l’effondrement d’un immeuble de six étages qui avait été endommagé par des frappes ciblées israéliennes dans la ville de Gaza. L’immeuble s’est écroulé en pleine nuit, alors que les dizaines de personnes qui y avaient trouvé un refuge de fortune dormaient.

Comme 2 000 autres, cet immeuble accueillait les familles qui n’avaient pas trouvé d’endroit où habiter. « Tout ça parce que l’occupant israélien refuse la reconstruction de la bande de Gaza. Et il refuse de laisser entrer des abris sûrs et dignes pour les habitants », dénonçait alors sur RFI le porte-parole de la Défense civile de Gaza Mahmoud Bassal. Dans la ville de Gaza, l’ONU estime que plus de 100 000 ménages vivent dans des abris dangereux. Les bombardements ont aussi produit quelque 61 millions de tonnes de gravats et de débris, dont l’évacuation pourrait prendre sept ans.

« Avant, il y avait des limites. Aujourd’hui, cette formule n’a plus de sens »

Depuis trois ans, l’enclave palestinienne compte ainsi sans relâche ses morts, de plus en plus loin des projecteurs médiatiques. Combien de Palestiniens, qualifiés notamment « d’animaux sauvages » par nombre de radicaux israéliens, survivront à cette infernale spirale ? En août dernier, le ministre de la Sécurité nationale israélien Itamar Ben Gvir a déclaré qu’il fallait, « chaque nuit, éliminer 30, 40, 50 » personnes à Gaza ». « Il y a des gens là-bas qui ne sont pas dignes de vivre, ils ne doivent pas vivre, ce ne sont même pas des êtres humains ; je leur fais une faveur en les appelant des êtres humains », a-t-il aussi affirmé.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a affirmé le 16 septembre que l’armée était prête à « terminer le travail » dans la bande de Gaza pour ensuite vider le territoire palestinien de ses deux millions d’habitants. Il a déclaré que ce n’était qu’une question de temps avant qu’Israël ne reprenne une guerre totale à Gaza. « Aujourd’hui, on ne peut plus raisonner de manière rationnelle, explique Jean-Paul Chagnollaud. Les choses les plus invraisemblables, les plus choquantes, peuvent avoir lieu. Avant, on pensait que certaines choses n’étaient pas possibles. Il y avait des limites. Aujourd’hui, cette formule n’a plus de sens, si toutefois elle n’en avait jamais eu. La volonté israélienne de chasser les Gazaouis se manifeste très concrètement. Israël veut vraiment étouffer la population palestinienne pour qu’elle décide, et la formule est extraordinaire, “de partir de son plein gré”. »

« Netanyahu, orfèvre en matière d’instrumentalisation de l’antisémitisme »

Trois ans après le début de la tragédie dans la bande de Gaza, aucun signe positif ne semble poindre pour mettre un terme à la catastrophe. « Il y a des signes d’isolement d’Israël, note tout de même Jean-Paul Chagnollaud. Mais les Européens sont trop pusillanimes pour entreprendre quoi que ce soit de sérieux malgré l’ampleur de la tragédie historique qui se joue. Ils sont complètement tétanisés à l’idée qu’on pourrait les prendre en défaut par rapport à un soutien indéfectible au peuple juif et globalement à la lutte contre l’antisémitisme. Il y a un fond qui est absolument légitime : se battre contre l’antisémitisme. Mais très vite, on est dans une instrumentalisation de tout cela. Et Netanyahu est un orfèvre en matière d’instrumentalisation de l’antisémitisme. »

Les élections législatives israéliennes du 27 octobre prochain ne risquent pas non plus de changer la situation des Palestiniens. Aujourd’hui, la majorité de la population israélienne soutient les hommes politiques pour qui la question palestinienne doit être liquidée. « On fait semblant de croire, je ne sais pas si on le pense, que c’est le gouvernement qui n’est pas bon et que le peuple israélien est contre ce dernier, explique Jean-Paul Chagnollaud. Et que donc s’il y a des élections, puisqu’Israël est un pays démocratique, ça va changer. C’est un contresens total. D’abord, les gens qui sont au pouvoir ont été légitimement élus, donc ils représentent le peuple israélien. Ensuite, la société israélienne s’est considérablement radicalisée en l’espace de 25 ans, et plus encore depuis trois ans. Certains sont en faveur de ce que je pourrais appeler une liquidation de la question palestinienne. Liquider par le nettoyage ethnique, par l’expulsion, par la mort, etc. mais liquider la question palestinienne. »

Aujourd’hui, seuls les États-Unis sont ainsi en mesure de mettre fin au drame des Palestiniens, dans l’enclave dévastée mais aussi en Cisjordanie occupée. Mais les Américains non seulement n’interviennent pas mais en plus soutiennent. Le ministre de la Défense israélien, Israël Katz, a affirmé le 2 septembre dernier que son pays était prêt à déplacer les habitants de Gaza hors du territoire, si les États-Unis donnaient leur feu vert. Pour Jean-Paul Chagnollaud, « il y a un avant et un après dans l’Histoire, pas simplement sur la question Israël-Palestine, mais dans l’Histoire de la région. Il n’y a pas aujourd’hui d’obstacles à cette folie meurtrière et à cette entreprise politique qui est absolument mortifère ».

La déclaration d’Israël Katz a été suivie d’un démenti américain et condamnée par huit pays à majorité musulmane qui estiment que cela fragiliserait le plan de paix défendu par Washington. Le déplacement forcé d’une population civile constituant un crime de guerre au regard du droit international.