Ennahdha ou l’As de trèfle

La Tunisie est désormais une entité caractérisée et longuement édifiée par son histoire plus de trois fois millénaire, avec son cachet arabo-musulman qui lui donne son identité reconnue. Aujourd’hui, le destin du pays se joue entre, d’un côté, l’Histoire de son Etat indépendant marquée par la pensée de Bourguiba et le pouvoir de Ben Ali, d’un autre côté la gestion des cordes politiques actuelles entre les mains d’Ennahdha. Les dernières semaines en Tunisie ont été marquées par plusieurs évènements et incidents qui constituent autant de marques de la période transitoire, avec ses hauts et ses bas, ses heurts et ses bonheurs. Cependant, jamais depuis un certain janvier 2011 le fantôme de Bourguiba n’a autant régné sur les humeurs et les débats, sur les aigreurs et les constats, sur les rigueurs et les ébats. Ce n’est pas un hasard et il conviendrait d’en raisonner les effets et les causes, comme dirait Voltaire.
On est, à quelques retouches près, dans une sorte de jeu des quatre as dont le parallèle avec la prison d’Alcatraz n’est peut-être pas totalement abusif.
La première carte maîtresse de ce jeu, c’est l’As de carreau, pouvant servir de prétexte à tout abus de pouvoir, mais suprême dans son autorité dont la profondeur civilisationnelle a donné à ses racines autant de solidité que de sources nourricières. Analogue au sept de carreau dans la scopa, ce jeu devenu trop tunisien après avoir franchi la Méditerranée, l’As de carreau est, pour ce qui nous concerne, le maître suprême de la situation, finissant toujours, parfois à coup de déboires indésirables, par reconnaître les siens les plus sincères et les plus dévoués. Il est cette instance suprême forte de son entité propre et son label inaltérable : il est LA TUNISIE.
Plusieurs étapes ont jalonné l’Histoire de ce pays pour y réussir une synthèse humaine d’une spécificité édifiante, précisément par sa capacité à ne pas faire de la spécificité une prison. La Tunisie a tenu à demeurer elle-même sans rompre avec ses racines, sans renoncer à son environnement et sans tourner le dos à l’extrême étendue du monde, qui lui colle chaque jour davantage par le moyen d’une force incontrôlable ayant pour nom la globalisation. Telle est la Tunisie et nul ne saura en dompter les caprices, s’il n’est d’abord de cette nature – sa vraie nature : l’Histoire l’a montré et l’avenir le confirmera.
C’est pour cela que le deuxième As en est le plus proche. Il l’a été de son vivant ; il l’est encore et le sera par le souvenir qu’il lui envoie de là-bas, de l’outre-tombe ; car il s’appelle Bourguiba.
Je le répète encore : ayant rattrapé le règne de Bourguiba à ses derniers trébuchements séniles, je n’y avais pas adhéré. Au contraire, l’indépendance de gauche, le syndicalisme et la société civile étaient mon refuge et mon recours. Mais la mort de Bourguiba réveilla en moi l’âme secrète qui voulait le retrouver dans la vérité de son rapport à la patrie et à ses citoyens. Un As de cœur : il a faibli par trop d’amour pour la Tunisie et les Tunisiens, au point de confondre cet amour d’eux avec l’amour de lui-même. Il a tellement coulé son destin dans le moule de ce pays qu’il a fini par couler le pays dans son propre moule.
A y voir de plus près, le résultat n’est pas aussi négatif que ses détracteurs le prétendent, mis à part certains abus qui se justifient pour certains et qui pour d’autres sont tranchants de façon capitale. Il y avait deux idéologies et deux voies qui ne pouvaient que mortellement s’exclure à un moment où la démocratie n’était de mise nulle part. Cela dit, nous n’avons pas le droit, aujourd’hui, d’en juger selon nos nouveaux critères : nous ne pouvons que constater, raisonner et tirer la leçon. Ainsi est l’Histoire : une vraie école pour ceux qui n’insultent pas l’avenir. D’ailleurs que font certains maîtres du pouvoir aujourd’hui ? Ne sont-ils pas en train d’essayer d’user de l’argument de la mort politique au moment même où ils prétendent vouloir conduire le pays à la démocratie ? Dans ce genre de lutte, le concept de mort politique et le premier pas vers l’assassinat.
Aujourd’hui donc, cet as de cœur qu’est Bourguiba en tant qu’icône de la Tunisie contemporaine, se retrouve dans tous les cœurs des Tunisiens : certains remplis d’amour ou d’admiration, d’autres de haine et de rancœur. D’une façon ou d’une autre, lui le rationnel invétéré restera quand même un as de cœur dans toute Tunisie que l’avenir saura reproduire et qui, sans forcément chercher à reproduire son système, ne manquera pas de s’inspirer de ses idées et de s’éclairer de ses repères.
L’As de pique aura été un Ben Ali : l’article indéfini n’étant pas de trop, au vu de l’issue qu’il s’est trouvée au moment où il a constaté sa déchéance. L’éveil ou le réveil du 14 janvier 2011 a permis de constater combien les prétendus héros peuvent être poltrons et combien la bêtise peut venir au bout de toutes les faveurs du destin. Sinon comment justifier qu’un bonhomme de conditions modestes et de qualités moyennes puisse gaspiller le coup de pouce que lui donna le sort pour devenir un héros sauveur et en vienne à bafouer cette faveur extrême pour lui préférer quelques appas fallacieux et éphémère ?
Je me souviens de ces premiers temps du « Changement », où presque tous les héros d’aujourd’hui manifestaient leur adoption du nouveau maître, qui ayant signé le célèbre pacte de novembre 1988, qui ayant donné une légitimité électorale au nouveau président en 1989, et qui encore ayant composé avec le système de plusieurs façons. Je ne dis pas cela pour juger des positions des uns ou des autres ou pour dénigrer les maîtres du nouveau « Changement », dit révolutionnaire avec des contenus variés et des conceptions différentes de la révolution ; je le souligne juste pour insister sur l’extrême bêtise d’un homme qui mérite aujourd’hui de n’être qu’un as de pique, tenant plus de la couleur de pique que de la valeur d’un as : dans la scopa et dans le jargon de chez nous, on aurait dit un « valet de pique », « Kawal Sbata » avec tout ce que cette expression peut signifier.
Il reste l’As de trèfle et vous l’avez compris : c’est le Mouvement Ennahdha. Les adeptes de ce mouvement n’ont caché, dernièrement encore, leur mépris parfois inhumain de Bourguiba même mort – plus mort peut-être que vivant. Car vivant, on lui aurait réglé son compte de la manière « adéquate » ; mais mort, son souvenir continue d’agir au-delà et au défi de toute résistance et de toute tendance à sa liquidation.
En vérité, les gens d’Ennahdha n’ont pas vraiment, en Tunisie, un autre ennemi que Bourguiba qui est la configuration moderne de la Nahdha islamique, considérée totalement contraire d’Ennahdha qu’ils conçoivent, eux, dans leur idéologie fondatrice. Ben Ali, au fond, n’est pas leur problème car ils savent que l’Histoire se pressera de l’oublier en tant qu’homme politique, sans nier les acquis réalisés par son Etat sous son pouvoir et qui ne sont pas négligeables. D’ailleurs, à la fin de 1987 et au début de 1988 quand l’ouverture politique était envisageable et possible, les islamistes avaient essayé de tirer Ben Ali vers eux et de le récupérer. Mais c’est quand il décidé de s’inscrire dans la continuité de Bourguiba qu’il est devenu leur ennemi mortel, l’histoire de Barraket Essahel finissant de conclure le divorce entre eux, comme au début de l’indépendance il y a eu le divorce entre bourguibisme et yousséfisme. Sauf qu’entre les deux conflits, il y a eu trente ans d’intervalle, une génération entière centrée certes sur l’éducation et la modernisation, mais peu fixée sur l’idée de démocratie.
Ennahdha n’est donc aujourd’hui qu’à son statut de l’As de trèfle, parfois mouche pour certains, dans le jargon de notre scopa, parfois plante, pour les autres, plus nourricières que parasitaire. Plante multicolore certes, selon le dictionnaire, mais dominée par le blanc et le rouge ( le drapeau tunisien ? ), avec même parfois un peu du ton violet. Elle serait même, par moments, un porte-bonheur ou le symbole d’un quelconque essor. Pour ce faire elle devrait être claire et transparente, démocrate et tolérante : conciliant Ennahdha et La Nahdha, fidèle à son essence et réconciliée avec l’Histoire – disons-le franchement, réconciliée avec l’esprit de Bourguiba. Sans cela, son action pourrait s’avérer parasitaires et bloquerait ainsi tout épanouissement authentique, conforme à la nature ou à la nouvelle culture des Tunisiens et la marque caractéristique de la vraie Tunisie.
Ce mouvement politique est aujourd’hui à la croisée du chemin, comme à un croisement de trèfle ; il a assez de pouvoir, maintenant, pour mettre la société et la machine de l’Etat au rythme du processus démocratique fondé sur la logique de respect et de la transparence ; il a aussi l’intelligence qu’il faut pour retenir les leçons de l’Histoire ; il en a curieusement plus que ses acolytes, ses partenaires, qui débattent dans la recherche d’une logique dont ils ont perdu les repères. Il revient alors à ce mouvement aujourd’hui de décider de la manière dont il compte s’engager dans l’édification démocratique en Tunisie, décidant ainsi du même coup de son destin dans son pays et de la nature des relations qu’il aura avec la majorité de ses citoyens.

Par M.M