Il y a des dettes qui passent, et d’autres qui s’installent. Celle de la Tunisie envers le FMI n’est pas un mur, c’est un calendrier qui dure et qui s’étire. Un calendrier long, patient, presque philosophique : il court, échéance après échéance, jusqu’en 2045 ( cliquez pour voir l’échéancier ) .
Autrement dit, plus long que n’importe quel mandat présidentiel, plus résilient que n’importe quel discours politique, et surtout plus têtu que toutes les stratégies d’évitement. Plus franc que tous les discours de souveraineté nationale.
Sans état d’âmes
Car les chiffres de la dette tunisienne envers le FMI, eux, n’ont pas d’états d’âme. Selon l’échéancier officiel du FMI, la Tunisie fait face à une série de remboursements étalés sur près de trente ans (pour les prêts de 2013 et 2016), avec une concentration notable dans les années à venir. 2026, 2027, 2028 : les premières marches sont les plus hautes.
Ensuite, le profil s’étire, s’allège progressivement, mais ne disparaît jamais vraiment avant la mi-2040. Une dette qui commence comme un sprint… et finit comme un marathon.
Prenons 2026, année charnière. Environ 210 millions de DTS ( cliquez ici pour comprendre ce que c’est qu’un DTS ) à rembourser, soit près de 280 millions de dollars. Et pas en une fois : mois après mois, comme un abonnement dont on ne peut ni suspendre ni résilier l’option. En 2027, le rythme reste soutenu, avec encore des montants significatifs.
2028 et 2029 poursuivent la cadence, certes un peu moins intense, mais toujours contraignante. Puis viennent les années 2030 à 2035, où la dette devient plus diffuse, mais jamais négligeable. Enfin, la longue traîne : 2036, 2037, 2038… jusqu’à 2045, où les remboursements persistent, comme un écho lointain des décisions passées.
Autrement dit, la Tunisie n’est pas écrasée par une dette gigantesque envers le FMI — l’encours tourne autour de quelques centaines de millions de DTS — mais elle est enchaînée à une temporalité longue, une sorte de crédit moral autant que financier. Une dette qui rappelle, chaque année, que la confiance internationale ne se rembourse pas uniquement en capital, mais aussi en crédibilité.
Et c’est là que le bât blesse
Car pendant que la Tunisie rembourse, elle ne coopère plus vraiment. Le dialogue avec le FMI est au point mort, gelé dans une posture politique où chacun campe sur ses positions. Le FMI demande des réformes structurelles : réduction des subventions, rationalisation de la fonction publique, restructuration des entreprises d’État.
Le pouvoir tunisien, lui, voit dans ces prescriptions une bombe sociale à retardement. Résultat : on paie… mais on n’avance pas.
Dans le monde feutré de la finance internationale, cela s’appelle une anomalie. Un pays qui rembourse sans programme, c’est un peu comme un étudiant qui paie ses frais d’inscription mais refuse d’aller en cours. Techniquement, il est en règle. Mais stratégiquement, il se prive du diplôme.
Et le diplôme, en l’occurrence, s’appelle accès aux marchés internationaux. Sans l’aval du FMI, la Tunisie est perçue comme un risque élevé. Les investisseurs exigent donc des taux élevés, quand ils acceptent de prêter. Résultat : le pays se tourne vers ses propres banques, qui financent l’État à 10 % à 12 %.
Le cercle vicieux
À ce niveau-là, ce n’est plus du financement, c’est de l’autoconsommation financière. L’État emprunte cher à ses banques, qui elles-mêmes dépendent de la santé de l’État. Une boucle parfaite, presque élégante… si elle n’était pas aussi dangereuse.
Faisons un calcul simple. Si la Tunisie doit lever 1 milliard de dollars sur le marché domestique à 11 %, cela représente 110 millions de dollars d’intérêts par an. Le même montant, financé dans un cadre soutenu par le FMI à 5 %, coûterait 50 millions.
Différence : 60 millions de dollars par an. Sur dix ans, cela fait 600 millions. Soit presque… le montant total de la dette actuelle envers le FMI. Ironie budgétaire : refuser les conditions du FMI peut coûter plus cher que de les accepter.
Et pendant ce temps, les échéances continuent de tomber. 2026, 2027, 2028… jusqu’à 2045. Une régularité presque suisse dans un environnement économique qui, lui, est tout sauf stable.
3,5 milliards de $ par an
La Tunisie doit également faire face à environ 3 milliards de dollars de remboursements annuels de dette extérieure dans les prochaines années. Le FMI n’est qu’une pièce du puzzle, mais une pièce centrale, car elle conditionne l’image globale du pays.
D’où cette idée qui revient comme un refrain : et si la Tunisie remboursait tout d’un coup ?
Un paiement anticipé, de l’ordre de 1,3 à 1,4 milliard de dollars, pour solder le compte, tourner la page, et tenter un nouveau départ. Une sorte de « divorce à l’amiable » avec le FMI. Merci pour les services rendus, mais nous reprenons notre liberté.
Sur le plan politique, le geste serait fort. Il permettrait au président Kaïs Saïed de reprendre l’initiative, de transformer une contrainte en décision souveraine. Sur le plan symbolique, ce serait un signal : la Tunisie honore ses engagements et refuse les diktats.
Une pierre, deux coups. Ou, pour rester dans le registre financier, un remboursement et une narration.
Dette chère contre dette en douceur
Mais sur le plan économique, l’équation est moins romantique. Car pour payer 1,4 milliard de dollars immédiatement, il faut… 1,4 milliard de dollars. Et ces fonds ne tombent pas du ciel. Ils proviennent soit des réserves en devises — au risque de fragiliser la stabilité monétaire — soit d’un nouvel endettement. Et si ce nouvel endettement se fait à 10 % ou 12 %, alors le pays remplace une dette bon marché par une dette chère. Autrement dit, il achète sa liberté… à crédit.
Et surtout, il y a une illusion à dissiper : rembourser le FMI ne suffit pas à restaurer la confiance. Le FMI est un créancier, certes, mais aussi un label. Les marchés ne regardent pas seulement si vous avez payé, mais si vous avez réformé. Sans ajustements structurels, sans trajectoire budgétaire crédible, le départ du FMI peut être interprété non comme un acte de souveraineté, mais comme un signe de fuite.
Et la fuite, en finance, se paie toujours au prix fort.
Reprendre la main, sauver la face
Au fond, la Tunisie est face à un choix qui n’en est pas vraiment un. Elle peut étaler sa dette jusqu’en 2045, en continuant de payer sans coopérer, au prix d’un isolement financier coûteux. Ou elle peut tenter de normaliser sa relation avec le FMI, en acceptant des réformes politiquement risquées mais économiquement rationnelles. Ou encore, troisième voie, rembourser par anticipation pour reprendre la main… mais au risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
Dans tous les cas, le calendrier reste là. 2026, 2027, 2028… 2045. Une litanie d’années qui rappelle une vérité simple : en économie, le temps est une variable aussi importante que l’argent. Et parfois, plus on veut gagner du temps politiquement, plus on en perd financièrement.
La Tunisie, aujourd’hui, paie ses dettes. Mais elle paie surtout le prix de son hésitation.
Entre réforme et résistance, entre FMI et marchés, entre court terme social et long terme financier. Une équation délicate, où chaque solution a un coût, et chaque retard… des intérêts.
Et pendant que le débat continue, le calendrier, lui, ne débat pas. Il avance. Jusqu’en 2045. Ce qui était en théorie une bouée de sauvetage est devenue avec le temps un boulet…
Moktar Lamari , E4T

