Le budget tunisien pour 2027 : un défi majeur pour l’année à venir.
🔴 Les finances publiques peuvent-elles résister à la conjoncture marquée par des prix mondiaux de l’énergie élevés et une forte inflation ?
La dette publique par famille a atteint 12 700 dinars.🔴
La dette publique a grimpé à 85 % du PIB.🔴
1. Premier constat : 92 % des recettes fiscales (54.280 milliards de dinars) seront absorbés par trois postes de dépenses : les salaires des fonctionnaires, les subventions à l’énergie et aux produits alimentaires, ainsi que le service de la dette (respectivement 25 milliards, 12 milliards et 13.307 milliards de dinars).
Il ne reste que 8 % pour couvrir les dépenses de fonctionnement de l’État, ce qui oblige le gouvernement à contracter de nouvelles dettes pour financer tout investissement. L’absence de fonds dédiés à l’investissement se traduit par une absence de création de richesse et d’emplois, entraînant, par ricochet, une diminution des recettes fiscales pour l’État.
2. Deuxième constat : le budget 2027 s’inscrit dans le plan de développement 2026-2030. Le gouvernement tunisien avait annoncé que ce plan quadriennal nécessiterait 102 milliards de dinars, soit un investissement public annuel de 25.5 milliards de dinars. Or, ces chiffres n’apparaissent pas dans le document budgétaire pour 2027 ; le montant total des investissements y est comparable à celui de 2025 et 2026, soit environ 6 milliards de dinars.
3. Troisième constat : le déficit budgétaire atteint un niveau alarmant de 14.615 milliards de dinars, soit 7,8 % du PIB. À titre de comparaison, le déficit budgétaire moyen chez nos partenaires commerciaux européens est de 3,5 % du PIB, tandis qu’il s’établit à 3,6 % au Maroc.
Avec un déficit de 7,8 % et une croissance du PIB limitée à 2 % (selon les estimations du FMI), la Tunisie est contrainte d’emprunter pour combler l’écart — soit 5,8 % du PIB — s’enfonçant ainsi davantage dans l’endettement. Cette nouvelle dette servira exclusivement à la consommation et non à l’investissement, sachant que la consommation intérieure représente 80 % du PIB tunisien.
4. Ma quatrième observation : la Banque centrale de Tunisie ne se concentre plus sur sa mission principale, qui consiste à assurer la stabilité des prix et le plein emploi ; elle procède, pour la quatrième année consécutive, au financement monétaire de la dette publique (9.8 milliards de dinars). Cette pratique maintiendra une inflation excessive et affaiblira le dinar : on constate d’ailleurs qu’au cours des quatre dernières années, le dinar a perdu plus de 10 % de sa valeur face au dollar américain et 3 % face à l’euro (voir graphique ci-dessous).
5. Cinquième observation : la Tunisie compte 692 702 agents publics pour une population de 12 millions d’habitants, contre 576 062 pour le Maroc, qui compte pourtant 40 millions d’habitants. La Tunisie affiche un effectif pléthorique dans le secteur public, ce qui pèse lourdement sur les finances publiques tout en offrant un rendement très limité.
6. Sixième observation : le gouvernement tunisien refuse de mener une véritable réforme des subventions, ainsi qu’une réforme efficace visant à réduire l’économie informelle — qui représente actuellement 40 % du PIB — et à récupérer les recettes fiscales perdues (estimées à 17 milliards de dinars). Ces mesures seraient pourtant indispensables pour assainir les finances publiques et éliminer les déficits budgétaires chroniques.
🔴 Le budget 2027 pèsera négativement sur l’économie par deux canaux : d’une part, la Banque centrale de Tunisie (BCT) est contrainte de maintenir son taux directeur à 7 % pour lutter contre une inflation élevée et chronique, ce qui pèsera sur la consommation et les dépenses des ménages ; d’autre part, le gouvernement sera obligé d’augmenter les impôts pour financer les hausses de salaires ainsi que la hausse des coûts de production et de fonctionnement induite par cette inflation persistante.
🔴 Cela freinera l’investissement. Le résultat final sera un faible produit intérieur brut (PIB), un investissement atone et un taux de chômage élevé. Il en découlera une économie « à deux vitesses » : tandis que la Bourse de Tunisie et la sphère financière pourraient progresser, l’économie réelle — celle qui crée de la valeur — ne connaîtrait qu’une faible croissance de 2 %, selon les prévisions du FMI.
🔴 Lorsque la Banque centrale monétise la dette publique — et ce pour la quatrième année consécutive —, elle perd sa neutralité. Cette pratique génère des distorsions, érode la valeur de l’épargne et conduit à une mauvaise allocation des ressources au sein de l’économie. L’épargne des ménages finit alors par financer la consommation, le paiement des salaires ou le remboursement de la dette, au lieu d’être orientée vers des investissements créateurs de richesse. À noter que les investissements publics en Tunisie représentent moins de 10 % du PIB, un niveau très faible à l’échelle internationale.
🔴 Par ailleurs, la Banque centrale favorise l’émergence d’une économie à deux classes, exacerbée par une inflation cumulée — elle-même alimentée par une croissance de la masse monétaire (agrégats M2/M3) de 12 % par an (incluant 9,8 milliards de dinars de nouveaux prêts de la Banque centrale au gouvernement). Ce mécanisme opère un transfert de richesse des classes pauvres et moyennes vers les plus aisées. Dans un contexte de forte inflation, les plus riches possèdent des terres et des biens immobiliers dont la valeur augmente, tandis que les plus pauvres ne possèdent rien, si ce n’est des revenus fixes.
🔴 Au bout du compte, l’État et les ménages se retrouvent avec un endettement élevé et des taux d’inflation importants, alors que le système bancaire engrange des bénéfices considérables et accumule une richesse substantielle.
🔴🔴 Chiffres du budget 2027 de la Tunisie :
Déficit primaire global : 14. 615 millions, soit -7,5 % du PIB (en hausse de 32 % par rapport à 2026, où il s’élevait à 11 milliards de dinars).
Service de la dette pour 2027 : 13.307 millions de dinars, soit 7,2 % du PIB (dette intérieure et extérieure : 6, 823 millions de dinars + 6 484 millions de dinars).
Recettes fiscales totales : 54 280 millions de dinars, soit une augmentation de +3,2 % par rapport à 2026.
Dépenses totales : 68 895 millions de dinars, soit une augmentation de +8,7 %.
Total des emprunts : 28 122 millions de dinars.
Le gouvernement a enregistré une hausse de 3,2 % des recettes fiscales en 2026 (Source : ministère des Finances).
Le gouvernement a enregistré une hausse de 12,1 % des recettes fiscales en 2025.
Emprunts extérieurs : 6 877 millions de dinars.
🔴 Le budget 2027 ne prévoit aucun fonds pour investir dans la capacité productive industrielle réelle de l’économie, afin de créer de la richesse, de réduire le taux de chômage élevé et de résorber les déficits jumeaux chroniques.
• Aucun fonds n’est alloué à la construction de centres de données pour l’économie numérique, ce qui permettrait pourtant de créer de véritables emplois (l’État aurait besoin d’un milliard de dollars par an au cours des cinq prochaines années).
• Aucun fonds n’est prévu pour bâtir une économie verte et développer les énergies renouvelables du XXIe siècle.
• Aucun fonds n’est consacré à l’acquisition de nouveaux aéronefs, essentiels au développement des secteurs du tourisme et de la logistique.
• Aucun fonds n’est alloué à l’innovation et à la recherche scientifique (à titre de comparaison, Donald Trump a injecté 500 milliards de dollars dans la Silicon Valley).
• Aucun fonds n’est prévu pour la construction de nouveaux hôpitaux visant à améliorer le système de santé public.
• Aucun fonds n’est alloué à l’achat de nouveaux trains et métros (la Tunisie utilise actuellement des métros vieux de 40 ans et des bus vieux de 20 ans).
• Aucun fonds n’est consacré à la création de nouvelles universités et de centres de recherche adaptés à l’économie du XXIe siècle.
🔴 🔴 Conclusion :
Le discours officiel du gouvernement, qui prône un « État-providence » (ou un État axé sur le soutien social), est en réalité contredit par sa gestion des fonds publics et ses dépenses : au lieu de favoriser l’investissement public, cette politique ponctionne les ressources — au détriment des plus démunis — pour enrichir les plus aisés. Résultat : un endettement excessif qui prive le pays des moyens nécessaires pour investir et stimuler la croissance économique. Par ailleurs, de nombreuses entreprises publiques — telles que la STEG, Tunisair, la SONEDE, la STIR ou les sociétés de transport — sont en grande difficulté, plombées par une mauvaise gestion, une gouvernance défaillante et des pertes chroniques, en l’absence de réformes structurelles sérieuses.
Les deux seuls gagnants de ce budget sont, d’une part, la sphère financière (qui représente 20 % du PIB) — portée par la Bourse de Tunis (BVMT), où les entreprises ont vu leurs revenus progresser, entraînant une hausse de 35 % de l’indice boursier cette année — et, d’autre part, l’économie informelle (basée sur les espèces), qui a progressé de 19 % (atteignant un volume de 30 milliards de dinars en circulation).
À l’inverse, le premier perdant est l’État lui-même, qui s’enfonce davantage dans l’endettement : il contracte de nouvelles dettes pour rembourser les anciennes, se retrouvant ainsi pris au piège d’un cercle vicieux. La dette a augmenté de 51 milliards de dinars au cours des cinq dernières années.
Le second perdant est constitué par les classes populaires et les ménages de la classe moyenne — les salariés, qui représentent 80 % de l’économie. Ces derniers sont contraints de consacrer l’essentiel de leurs revenus à l’alimentation, à la santé, aux transports et aux charges quotidiennes pour survivre, tout en faisant face à la flambée des prix des biens de consommation, à une inflation monétaire réelle de 8 % et à une inflation alimentaire dépassant les 10 %.
Larbi Benbouhali

