Des manifestations ont éclaté en Tunisie à l’été 2026 pour protester contre les coupures répétées d’électricité et d’eau potable, aggravées par une canicule extrême. qui atteignait plus de 50 degrés dans les hopitaux. La situation, la voici: plus de 90 % de l’électricité tunisienne brûle du gaz, dont l’essentiel vient d’Algérie. Autrement dit, lorsque la lumière s’allume à Tunis, c’est Alger qui décide de son intensité et touche les royalties. Voilà une souveraineté tunisienne dont le certificat de naissance, acté par Kaïs Saïed, porte le tampon du régime algérien.
En mai 2024, Tunis se rêvait producteur d’hydrogène vert, nouvelle puissance énergétique méditerranéenne, phare du Sud qui alimenterait les usines vertes de l’Europe. Deux ans plus tard, le pays ne produit toujours pas une seule molécule de cette manne tant chantée mais signe en revanche, le 1er octobre 2026 à Alger, la Déclaration du « corridor SoutH2 » par lequel la Tunisie s’engage à acheminer l’hydrogène produit à Alger vers les clients européens de son puissant voisin
Regardez les chiffres, et retenez-vous de rire.
Trente-quatre pour cent : voilà le taux d’indépendance énergétique du pays à fin juillet 2026. Mais ce pourcentage est lui-même un mensonge poli, une comptabilité de façade. Retirez la redevance prélevée sur le gaz algérien qui traverse simplement le territoire tunisien à destination de l’Italie — le pays se contente de compter les droits de passage comme s’il comptait sa propre énergie — et ce taux retombe à vingt-sept pour cent. Vingt-sept pour cent.
Les présidents algérien et tunisien se sont entretenus le 23 août dernier par téléphone, évoquant les relations « fortes et fraternelles » entre les deux peuples selon un bref [communiqué de la présidence algérienne. Aucun projet précis, aucun calendrier commun n’ont toutefois été annoncé
Et au cœur de cette pâleur énergétique, voici le bouquet final : l’Algérie propose — on devrait dire propose, avec la douceur des termes qu’emploient les créanciers envers les débiteurs — de construire en une centrale à cycle combiné de 1 400 mégawatts. Trente pour cent de la pointe électrique du pays. Trente pour cent de la capacité vitale d’une nation confiés, sur papier glissant, aux mains de celle qui lui vend déjà le gaz qui l’étouffe. On n’a pas encore le coût, ni le site, ni le financement, ni le calendrier, ni même le propriétaire du futur monstre. Mais on a déjà la géométrie exacte de la dépendance : le combustible viendra d’Alger, la technologie et la maintenance viendront de Sonelgaz, la dette sera garantie par Tunis, et le risque commercial sera avalé par la STEG. Quel beau partenariat : un voisin fournit le gaz, l’ingénierie et la pression diplomatique ; la Tunisie fournit le terrain, la caution et le silence. On appelle cela une coopération entre voisins.
Mais il y a plus grave que la substance — il y a la procédure, ou plutôt l’absence totale de procédure. Songez-y un instant : un ouvrage de cette ampleur, qui engagerait des milliards, des décennies d’exploitation et la sécurité électrique de tout un pays, se négocie entre palais, à huis clos, sans appel d’offres, sans mise en concurrence, sans débat public, sans information du Parlement, sans la moindre transparence sur les termes de la concession. Il n’existe, dans aucun pays digne de ce nom, de procédure d’attribution d’un grand projet sans appel d’offres — c’est l’alpha et l’oméga de la commande publique, la première leçon de tout manuel de gouvernance. Ici, rien. Ni cahier des charges, ni comité d’évaluation, ni publication au Journal officiel. Un protocole discuté à Alger, une poignée de main photographiée, et voilà comment se décide l’avenir électrique d’une nation de douze millions d’habitants. On ne demande pas des révélations d’État ; on demande le minimum démocratique : que le peuple qui paiera la facture sache ce qu’on a signé en son nom, à quel prix, et au profit de qui!
Car c’est bien là le cœur du drame, plus profond que n’importe quel contrat : l’accumulation patiente, silencieuse, obstinée des dépendances entre les mêmes mains — et le mutisme complice des autorités qui les enchaînent. Le gaz algérien. Les achats d’électricité. La construction des nouvelles capacités. Et demain, le transport de l’hydrogène. Chaque maillon ajouté renforce les précédents ; chaque signature rend la suivante plus difficile à refuser. C’est la mécanique des rapports de force, celle qu’on lit dans les manuels et qu’on feint d’ignorer dans les communiqués. La solidarité conjoncturelle devient asymétrie structurelle ; l’asymétrie structurelle devient relation de vassalité. Non pas par humiliation, non pas par conquête militaire , rien d’aussi théâtral , mais par lassitude bureaucratique, par protocole qui n’en finit plus, par absence de doctrine. La Tunisie ne perd pas la bataille. Elle ne s’y rend tout simplement jamais : elle est trop occupée à rédiger des mémorandums.
Des projets morts nés !
Parlons justement de ces fameux projets d’hydrogène vert, ces H2 Notos, ces plateformes d’ACWA Power, ces pilotes d’ammoniac de Gabès, que les investisseurs annonçaient en grandes pompes il y a vingt-huit mois. Sont-ils morts ? Personne ne le dit. Sont-ils vivants ? Personne ne le dit non plus.
Interrogez le pouvoir : pas de réponse.
Interrogez le ministère : un communiqué de trois lignes et un sourire de façade.
Interrogez les partenaires étrangers : eux-mêmes référencent encore des projets dont l’État tunisien ne daigne pas préciser publiquement le statut. Les autorités ont fait du silence une méthode de gouvernement : ni enterrement officiel , qui exposerait à la colère des partenaires et de l’opinion , ni relance effective, qui exigerait du travail, des arbitrages, du courage. Ils sont suspendus, voilà tout.
Suspendus dans cette zone grise où les États faibles envoient leurs ambitions pour qu’elles y meurent sans faire de bruit, sans décret, sans aveu, sans drame. Aucune décision finale d’investissement. Aucun contrat d’achat. Aucun chantier. Mais des protocoles, oh oui, des protocoles ! Des protocoles d’accord, des lettres d’intention, des études, des feuilles de route : tout un mobilier administratif de l’attente, tout un théâtre de la procrastination. Un mémorandum, qu’on le sache, n’est ni un financement bouclé, ni un foncier sécurisé, ni un employé embauché. Dans la géopolitique énergétique d’aujourd’hui, le retard administratif produit exactement les mêmes effets que l’abandon politique — avec l’avantage supplémentaire de ne laisser aucune trace sanglante. On n’enterre pas un projet, on le laisse se décomposer. C’est plus propre.
Et pendant que Tunis cultive le brouillard, regardez Rabat. Le Maroc, lui, n’annonce pas : il organise. Une offre structurée, un foncier identifié, des investisseurs sélectionnés, des contrats signés — 32,5 milliards de dollars d’investissements retenus dès mars 2025, dans l’ammoniac, les carburants synthétiques, l’acier vert. Ces milliards ne sont pas encore tous décaissés, certes, et le Maroc n’a pas gagné la guerre. Mais il a compris ce que la Tunisie feint de ne pas comprendre : une stratégie n’est pas une collection de communiqués, c’est une machine à réduire le risque de l’investisseur tout en capturant la valeur pour le pays. Rabat veut exporter des produits transformés, du travail, de la technologie. Tunis risque d’exporter une ressource brute — ou, pis, de n’exporter rien du tout, si ce n’est le transit de molécules étrangères sur un territoire loué à l’heure. Le contraste est là, brutal, sous les yeux, de part et d’autre d’une frontière où le soleil et le vent ne distinguent pas les passeports.
Reste le volet que les enthousiastes de l’hydrogène vert préfèrent taire : l’envers hydrique et social de la fable. Produire de l’hydrogène, cela exige des torrents d’électricité renouvelable, des plaines entières de panneaux, de l’eau dessalée en quantités industrielles — dans un pays déjà en stress hydrique, où les habitants de Tataouine, de Médenine, de Gabès savent ce que signifie faire la queue pour l’eau. Sous couleur verte, on reconstruirait l’extractivisme de toujours : l’énergie produite au Sud, consommée au Nord, les bénéfices privatisés, les saumures et les désenchantements laissés aux populations locales. L’hydrogène qui décarbonerait l’Europe risquerait de désécher un peu plus la dignité tunisienne. À moins — à moins — que chaque concession n’impose la priorité à l’eau potable, le contrôle indépendant des rejets, des emplois locaux, une transformation industrielle sur place. Trois lignes qu’aucun texte publié ne garantit aujourd’hui.
Alors, que reste-t-il ? Des atouts réels, qu’il faut nommer pour éviter le défaitisme autant que l’aveuglement : les ressources solaire et éolienne exceptionnelles, des ingénieurs compétents, des ports, l’interconnexion ELMED de 600 mégawatts avec l’Italie qui entre en phase d’exécution. Ce qui manque n’est pas le potentiel. C’est une doctrine, une colonne vertébrale, une capacité à dire non, à dire attendre, à dire d’abord nous. Voilà l’ordre que le pays devrait s’imposer, sans romantisme : réduire le gaspillage ; déployer les renouvelables pour remplacer d’abord le gaz importé — pas pour l’orner de slogans ; moderniser réseau et stockage ; soumettre la centrale algérienne de 1 400 MW à une évaluation économique indépendante et, au préalable, à un appel d’offres international ouvert, contradictoire et publié — c’est-à-dire à la lumière ; réserver l’hydrogène aux usages qui n’ont pas d’alternative ; transformer les dérivés sur le sol tunisien — l’ammoniac, les engrais, l’acier vert, les carburants maritimes — plutôt que de laisser passer les molécules comme on laisse passer des trains dont on n’a même pas le billet.
Et surtout, briser le silence — ce silence qui n’est pas une discrétion, mais une politique. Publier, projet par projet : le statut juridique, les investisseurs, les permis, les financements, les acheteurs, les études d’impact, les calendriers. Qu’on sache enfin ce qui est vivant, ce qui est suspendu, ce qui est mort — pour les centrales comme pour l’hydrogène. Qu’on sache qui décide, qui gagne, qui risque. Un grand projet public sans appel d’offres, c’est déjà un scandale ; un grand projet public sans appel d’offres, sans débat, sans information des citoyens, c’est un aveu : celui que la chose ne regarde pas le peuple. Or l’énergie d’un pays regarde tout le monde, chaque jour, sur chaque facture, dans chaque ampoule. Une politique énergétique conduite par rumeurs, par annonces et par faits accomplis n’est plus une politique : c’est une confiscation.
Il n’est pas trop tard.
La Tunisie figurera sur la carte énergétique euro-méditerranéenne, cette certitude-là est acquise. La seule question qui vaille, la question qui dérange, la question qu’on préférerait ne pas poser, est celle-ci : y figurera-t-elle comme puissance, comme partenaire, ou comme corridor — ce beau mot diplomatique pour désigner un pays qu’on traverse ? Le temps, désormais, est devenu un actif géopolitique. Et le compte à rebours, lui, ne dépend pas d’Alger. Il dépend, pour une fois, entièrement de Tunis. Encore faut-il que Tunis s’en aperçoive — et qu’elle daigne en parler — avant que le soleil, lui, ne se couche. . Sources : ministère tunisien de l’Énergie, stratégie nationale de l’hydrogène vert, TotalEnergies, Verbund,
Nicolas Beau, mondafrique.com

