Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Le discours officiel tunisien sur la « société de communication », la « transition numérique » et l’« intelligence artificielle » relève moins de la stratégie que de l’incantation. Le dernier rapport de Fitch Solutions sur les télécommunications en Tunisie agit comme une pièce à conviction : le pays ne construit pas une économie numérique, il en simule les apparences .
Derrière les slogans, le secteur télécom tunisien repose sur une architecture fragile, une vision court-termiste et une captation de rente assumée par quelques opérateurs dominants. La Tunisie ne prépare pas l’avenir numérique : elle le retarde.
Un marché pris en otage par la rente mobile
Fitch décrit un marché mobile arrivé à saturation, dominé par la guerre des prix, avec une croissance désormais marginale et une valeur ajoutée en déclin . Ooredoo, Orange et Tunisie Telecom concentrent leurs efforts sur la maximisation des revenus mobiles, essentiellement prépayés, au détriment d’investissements structurants.
Le modèle est limpide : extraire de la valeur tant que le réseau tient, reporter les investissements lourds, et externaliser l’innovation. La fibre ? Lente, fragmentée, inégalement déployée. Les réseaux de gros débit ? Insuffisants. Les infrastructures cloud locales ? Quasi inexistantes à l’échelle requise.
Dans ces conditions, parler de « transformation numérique » relève du cynisme.
La 5G comme gadget politique
La 5G est présentée comme un symbole de modernité. Fitch, lui, rappelle une vérité technique élémentaire : sans backbone solide, sans fibre massive, sans densité de réseau, la 5G n’est qu’une vitrine . Elle améliore marginalement l’expérience utilisateur urbaine, mais ne transforme ni l’économie ni la productivité.
La Tunisie veut sa 5G avant d’avoir sécurisé ses fondations numériques. C’est l’équivalent de construire un penthouse sur un immeuble fissuré. Résultat : une technologie coûteuse, sous-exploitée, incapable de soutenir des usages industriels, scientifiques ou liés à l’IA.
Ooredoo et Orange : domination sans devoir d’investissement
Fitch met en évidence la concentration du marché et la position dominante d’Ooredoo et d’Orange Tunisie . Ces groupes multinationaux disposent des moyens financiers, techniques et humains pour investir massivement dans la fibre, les data centers et les infrastructures de nouvelle génération. Ils ne le font pas, ou à la marge.
Pourquoi le feraient-ils ? Le cadre réglementaire ne les y contraint pas. L’État tunisien préfère préserver des recettes fiscales immédiates plutôt qu’imposer des obligations d’investissement à long terme. Le secteur fonctionne ainsi comme une économie de concession : exploiter sans bâtir, encaisser sans transformer.
Un État qui parle IA mais tolère l’indigence réseau
Le rapport de Fitch souligne implicitement le décalage entre les ambitions affichées et la réalité du terrain . L’IA exige des volumes massifs de données, des latences faibles, des capacités de calcul locales et une sécurité réseau robuste. La Tunisie ne coche aucune de ces cases de manière crédible.
Sans cloud souverain, sans data centers de classe internationale, sans interconnexions régionales solides, l’IA tunisienne restera une simple dépendance technologique. Le pays consommera des solutions importées, sans maîtrise des données, sans création de valeur locale, sans souveraineté numérique.
Une économie numérique sans économie
Fitch rappelle que les segments à forte valeur ajoutée – services numériques avancés, IoT, M2M, cloud, data – restent sous-développés en Tunisie . Le secteur télécom ne joue pas son rôle de catalyseur économique. Il alimente un marché de consommation, pas un tissu productif.
Le résultat est brutal : une jeunesse connectée à TikTok, mais déconnectée des infrastructures qui créent de la richesse. Une administration qui parle e-gouvernement, mais dépend de réseaux instables. Une stratégie numérique sans colonne vertébrale industrielle.
Les 5 contradictions du discours numérique tunisien
1. Discours IA vs infrastructures archaïques
La Tunisie parle d’intelligence artificielle alors que son backbone national reste insuffisant et sa fibre inégalement déployée .
2. 5G proclamée vs usages inexistants
La 5G est lancée sans écosystème industriel, sans applications critiques, sans demande réelle en dehors du marketing .
3. Opérateurs puissants vs investissements faibles
Ooredoo et Orange dominent le marché mais privilégient la rente mobile à l’investissement dans les infrastructures lourdes .
4. Ambition régionale vs dépendance étrangère
Sans cloud local ni data centers majeurs, la Tunisie reste dépendante des infrastructures étrangères pour ses données stratégiques .
5. Rhétorique de souveraineté vs abdication réglementaire
L’État parle de souveraineté numérique mais n’impose ni vision, ni obligations d’investissement, ni trajectoire industrielle claire .
Le rapport de Fitch agit comme un miroir cruel. Il montre un secteur télécom tunisien en décalage total avec les ambitions affichées. Un secteur qui parle le langage du futur, mais fonctionne avec les logiques du passé. Un secteur dominé par des acteurs puissants, peu enclins à investir lourdement, dans un environnement étatique incapable d’imposer une trajectoire claire.
La question n’est plus de savoir si la Tunisie veut entrer dans la société de la communication. Elle prétend déjà y être. La vraie question est plus dérangeante : peut-on bâtir une économie numérique sur des réseaux sous-dimensionnés et une vision à courte vue ?
À la lumière du Telecommunications Report – January 2026 de Fitch Solutions, la réponse est sans appel : non .
Le rapport Fitch Solutions – January 2026 ne condamne pas la Tunisie à l’échec numérique. Il révèle simplement une vérité dérangeante : le pays a choisi le discours plutôt que l’infrastructure, la vitrine plutôt que la colonne vertébrale .
Tant que le secteur télécom restera une machine à rente plutôt qu’un projet industriel, la « société de communication » tunisienne ne sera qu’un slogan de plus.
Et l’IA, un mirage de conférence.
Moktar Lamari , Economics for Tunisia, E4T

