Il y a parfois des cadavres qui ne restent pas sagement enterrés.
Mediapart affirme avoir retrouvé, dans les archives des débuts politiques de Jordan Bardella, des échanges datant de 2013-2015 mêlant antisémitisme, théories complotistes, Soral, Pierre Romain, Frédéric Châtillon et autres fréquentations peu recommandables.
Bardella, lui, nie tout en bloc. Faux, manipulation, opération politique : selon lui, les fantômes ont été fabriqués de toutes pièces.
Le problème, c’est que Mediapart ne parle pas d’une capture d’écran tombée d’un compte anonyme. Le journal affirme disposer de dizaines de conversations, de documents, de témoignages et d’une authentification indépendante.
À l’époque, Bardella est très jeune. Mais il est déjà engagé au Front national et gravite dans un milieu où certaines références idéologiques ne sont pas exactement celles d’un club de lecture pour enfants de chœur.
Puis les années passent.
Le discours se lisse. Les costumes deviennent plus impeccables. Les mots plus prudents. Le parti apprend à parler aux caméras sans montrer ce qui se passe derrière le rideau.
Et aujourd’hui, le décor est radicalement différent.
Bardella se présente comme un défenseur de la lutte contre l’antisémitisme et se rend à Jérusalem à l’invitation du gouvernement israélien.
Entre le jeune militant de 2013 et le président du RN d’aujourd’hui, il y a donc dix ans de politique, de communication et de métamorphoses.
Reste une question.
Les écrits attribués au jeune Bardella sont-ils authentiques ?
Bardella dit que ces écrits sont faux. Mediapart dit les avoir authentifiés. La justice devra départager les deux versions.
Mais il reste quelque chose de plus embarrassant que les accusations elles-mêmes : la nécessité de demander ce qu’il y avait réellement dans la tête, dans les lectures et dans les fréquentations du jeune homme qui allait devenir le visage le plus policé du RN.
Dix ans ont passé.
Les costumes ont changé. Le vocabulaire aussi. Les plateaux télé sont devenus plus propres, les phrases plus calibrées, les sourires plus présidentiels.
C’est le principe de la lessive politique : on ne fait pas disparaître les taches, on change simplement la lumière.
Alors peut-être que tout cela n’est qu’un faux monumental.
Ou peut-être que les vieux fantômes ont simplement découvert qu’en politique, il suffit parfois de leur mettre une cravate pour qu’on les appelle respectabilité.
Comble du cynisme, le RN se félicite désormais du soutien apporté à Jordan Bardella par Amichai Chikli, sinistre israélien des Affaires de la diaspora.
Le même Chikli qui avait déjà déroulé le tapis rouge à Bardella en 2025 pour une conférence consacrée à l’antisémitisme.
La scène aurait presque quelque chose de surréaliste : hier, on venait parler d’antisémitisme ; aujourd’hui, on vient apporter sa bénédiction politique.
Comme quoi, en politique, certains tapis rouges ont une mémoire étonnamment courte.
Et si les documents sont authentiques, le plus glaçant ne sera peut-être pas ce que Bardella écrivait à 17 ans.
Ce sera de découvrir combien de temps il a fallu pour que certaines idées cessent d’être écrites et commencent à être soigneusement maquillées.
Ce qui dérange le RN, ce n’est peut-être pas tant l’antisémitisme qu’on reproche à Bardella que les traces qu’il aurait laissées derrière lui.
Parce qu’en politique, le problème n’est pas toujours le cadavre.
C’est parfois l’odeur qui reste.
Tarak Amira
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