Six heures de séance. Vingt-six minutes de lecture de rapport. Deux heures vingt-deux de débat. Vingt-quatre minutes de réponse ministérielle. Et au bout du spectacle ? Quelques secondes pour lever la main et endetter encore un peu plus ce pays. De quelques centaines millions d’euros, sans dire un mot sur les taux d’intérêt, les agios et les diktats liés…
Le 12 février 2026, l’Assemblée des représentants du peuple a approuvé deux avenants à des accords de prêt conclus avec l’Agence française de développement.
Objet : modernisation des services de santé à Sidi Bouzid et soutien au programme de santé numérique. Vote confortable : 92 voix pour le premier texte, 94 pour le second. Une formalité.
Mais derrière la rhétorique sanitaire, une question simple : combien cela va-t-il coûter, réellement, aux Tunisiens ?
On parle de prêts. Donc de dette. Donc d’intérêts. Donc d’assurances, de commissions, d’agios, de pénalités éventuelles. On parle d’un engagement financier qui pèsera sur plusieurs années, peut-être décennies. Sur mes enfants. Sur vos enfants.
Et pourtant, où sont les chiffres détaillés ?
Quel est le taux d’intérêt exact appliqué ? Est-il fixe ou variable ? Indexé sur quel indice ? Quel est le coût total du crédit sur la durée ? Quelle est la prime d’assurance p ? Quelles sont les commissions d’engagement ? Y a-t-il des conditions suspensives ?
Des clauses de pénalité en cas de retard ? Des obligations implicites en matière de marchés publics, d’entreprises attributaires, d’expertise technique française ?
Silence poli. Formules vagues. “Révision du taux sur le reliquat.” “Actualisation du calendrier de remboursement.” De la technocratie pour masquer l’essentiel : la facture.
Un ministre de l’Économie qui se respecte ne se contente pas de dire que “le secteur de la santé représente 6 % des financements” ou que “l’investissement étranger a augmenté de 30,1 % en 2025”. Il met sur la table le coût complet de l’endettement. Noir sur blanc. Ligne par ligne. Il explique aux citoyens combien chaque dinar emprunté coûtera au final.
Ici, on vote. Puis on expliquera plus tard. Ou jamais.
Certes, moderniser l’hôpital régional de Sidi Bouzid et développer la e-santé sont des objectifs louables. Personne ne conteste le besoin criant d’infrastructures décentes dans les régions intérieures, ni l’urgence de digitaliser un système de santé à bout de souffle. Mais le problème n’est pas l’objectif. C’est le mode de financement. Et l’opacité qui l’entoure.
Nous sommes déjà un pays lourdement endetté. Chaque nouveau prêt réduit nos marges budgétaires futures. Chaque échéance à rembourser, intérêts compris, réduit l’espace pour l’éducation, l’innovation, l’investissement productif.
Et que fait-on ? On ajoute des avenants. On prolonge les délais. On “restructure”. Traduction : on allonge la durée et on augmente la charge totale.
C’est un cercle vicieux. Faible croissance, faibles recettes fiscales, recours accru à l’emprunt, service de la dette plus lourd, moins de capacité d’investissement, croissance toujours faible. Pendant ce temps, le Parlement débat de “justice d’accès aux soins” sans poser la question fondamentale : pourquoi ne pouvons-nous plus financer nous-mêmes nos priorités essentielles ?
Pourquoi faut-il systématiquement tendre la main à l’ancienne puissance coloniale pour moderniser un hôpital régional ?
Quels sont les engagements implicites dans ces accords avec la France ? Y a-t-il des obligations de recourir à des cabinets de conseil, des entreprises, des fournisseurs français ? Des conditions sur les normes techniques, les systèmes informatiques, les choix technologiques ? Chaque prêt est un contrat. Chaque contrat comporte des contreparties.
Rien de tout cela n’a été exposé avec la transparence qu’exige une démocratie mature.
Le plus inquiétant n’est pas le vote massif. C’est l’habitude. On banalise l’endettement. On le présente comme une fatalité. On explique qu’il faut “respecter les délais pour éviter un surcoût”, comme si la question était purement administrative. Comme si le problème n’était pas structurel.
Le pays n’a pas besoin d’un débat folklorique de deux heures. Il a besoin d’un audit permanent de sa dette. D’une pédagogie rigoureuse sur son coût réel. D’un engagement clair : chaque dinar emprunté doit générer plus de richesse qu’il n’en coûte.
Sinon, c’est un transfert intergénérationnel silencieux. Nous consommons aujourd’hui, nos enfants paieront demain.
Le ministre affirme vouloir préserver la “durabilité de l’endettement public”. Très bien. Qu’il publie alors un tableau clair : stock total de dette, part extérieure, part en euros, en dollars, coût moyen pondéré, échéancier détaillé, projection du service de la dette sur dix ans.
La souveraineté ne se proclame pas. Elle se calcule.
Ce qui s’est joué dans cette séance n’est pas seulement un vote technique. C’est un choix politique : continuer à empiler des prêts pour pallier des faiblesses structurelles sans réforme profonde de la gouvernance publique, sans amélioration radicale de l’efficacité des dépenses, sans stratégie crédible d’augmentation des recettes internes.
La santé mérite mieux qu’un financement opaque. Les régions intérieures méritent mieux qu’un avenant signé dans la routine parlementaire. Et nos enfants méritent mieux qu’une dette contractée en leur nom sans débat chiffré, transparent, courageux.
Endetter est facile. Expliquer est difficile. Réformer est encore plus difficile.
Mais gouverner, c’est choisir la difficulté plutôt que le théâtre.
E4T

