Quand la jeunesse descend dans la rue

Ils sont encore trop jeunes pour voter. Mais apparemment assez grands pour payer la facture.

Ils ont encore des cartables sur le dos.

Des copies à rendre. Des examens à préparer. Des dossiers Parcoursup à remplir.

Et pourtant, depuis quelques jours, ce sont eux qui occupent la rue.

Les lycéens et les étudiants ne demandent pas la lune. Ils demandent des professeurs quand un enseignant manque. Des classes moins chargées. Des établissements qui ne ressemblent pas à des bâtiments condamnés. Des infirmières, des assistants sociaux, des psychologues, des AESH (Accompagnant d’élèves en situation de handicap).

Bref, les moyens élémentaires pour apprendre dans des conditions normales.

Ils parlent aussi de précarité. Du logement devenu trop cher. Des études qui coûtent toujours davantage.

D’une sélection qu’ils jugent socialement injuste. De Parcoursup, symbole pour certains d’un système dans lequel l’avenir d’un gamin peut dépendre davantage de son origine sociale que de ses capacités.

Ils demandent simplement que l’école reste une promesse d’égalité.

Mais il y a quelque chose de plus profond dans cette colère.

Une génération commence à comprendre qu’on lui demande de croire en l’avenir avec les ruines du présent.

Alors elle descend dans la rue.

Et c’est peut-être cela qui dérange le plus.

Parce qu’un lycéen qui bloque un portail ne représente pas encore un pouvoir. Il n’a ni mandat, ni parti, ni fortune, ni réseau. Il n’a qu’une voix. Et lorsqu’ils sont des milliers à utiliser cette voix en même temps, soudain, elle devient audible.

Alors arrive la réponse de l’État.

Et parfois, elle donne l’impression étrange qu’on a confondu un blocus de lycée avec une menace pour la République.

Casques. Boucliers. Interpellations. Charges. Gaz lacrymogènes. Dispositifs policiers lourds autour de jeunes dont la principale arme reste, jusqu’à preuve du contraire, un cartable.

Bien sûr, le maintien de l’ordre est nécessaire lorsque des violences sont commises. Mais lorsque la réponse sécuritaire devient disproportionnée par rapport à la réalité de la mobilisation, elle produit exactement l’inverse de ce qu’elle prétend obtenir.

Elle ne fait pas disparaître la colère.

Elle la transforme.

Parce qu’un jeune peut oublier une note, un cours annulé, même un discours politique. Mais il n’oublie pas facilement le jour où, venu réclamer le droit d’étudier dans des conditions dignes, il a vu un mur de boucliers lui répondre.

Pour les lycéens et les étudiants, le « quoi qu’il en coûte » a changé de sens. Ils voient l’argent public circuler pour les grands événements, les déplacements officiels ou le soutien à l’Ukraine, pendant que leurs salles de classe manquent de professeurs, que leurs établissements vieillissent et que leurs études deviennent plus précaires. Ils respectent le pape — et cela n’empêche pas de poser la question. Pourquoi trouve-t-on toujours les moyens lorsqu’il s’agit de ce qui se voit, et si peu lorsqu’il s’agit de ce qui prépare leur avenir ?

Car leur avenir aussi a un prix.

Et ils commencent à comprendre qu’en politique, le problème n’est pas toujours de savoir combien coûte une décision.

C’est de savoir à qui l’on décide de faire payer l’addition.

À cet instant, quelque chose se brise.

La confiance.

Et quand une République répond à la colère de sa jeunesse par la force avant de lui répondre par l’écoute, elle ne rétablit pas l’ordre.

Elle fabrique le souvenir de l’injustice.

Et les générations n’oublient jamais très longtemps ce qu’on leur a fait ressentir lorsqu’elles demandaient simplement qu’on les écoute.

Et puis, comme toujours, les politiques arrivent. Tous. Chacun avec son mégaphone, son communiqué et sa petite caméra. La gauche voit dans ces lycéens la preuve de l’injustice sociale ; la droite y voit l’échec de l’école et de l’autorité ; l’extrême droite y trouve déjà matière à dénoncer le désordre ; le gouvernement, lui, parle de dialogue et de responsabilité.

Chacun récupère quelques images, quelques slogans, quelques visages. La colère des jeunes devient une matière première électorale. On ne leur demande plus vraiment ce qu’ils veulent : on leur explique ce qu’ils sont censés vouloir. Et pendant que les partis se disputent la propriété politique de leur colère, les lycéens et les étudiants, eux, restent avec la même question : qui va réellement s’occuper de leur avenir une fois les caméras éteintes ?

Tarak Amira