Entretien avec le psychanalyste Jean-Luc Vannier sur la psyché des djihadistes

 Jean-Luc Vannier


Jean-Luc Vannier

« Ce qu’accomplit le terroriste, djihadiste ou autre, vise bien à mon sens un «besoin de punition »

Le djihadisme a provoqué une rupture radicale dans la conduite des affaires du monde tout en dessillant les esprits les plus bornés sur les multiples aspects du terrorisme. Mû par une idéologie annonciatrice de la fin des temps, l’Etat Islamique (Daech) est engagé dans une guerre totale, en particulier contre l’Occident jugé impie. D’autres massacres d’envergure sont, selon les experts de nombreux pays, à prévoir. Combattre ces terreurs exige avant tout de reprendre l’ascendant mental, de rétablir une hiérarchie des valeurs. Ce combat exige aussi une nouvelle attitude politique, nettement plus résolue tant il est vrai que le péril terroriste n’est plus seulement ciblé: il est devenu aléatoire et permanent. Mais comment comprendre ce qui est susceptible d’entraîner des jeunes, hommes et femmes, sur le sentier de cette guerre? Dans cette perspective, l’entretien avec le psychanalyste français Jean-Luc Vannier vise, par un retour au « pulsionnel », à nous proposer un nouvel éclairage psychique sur le phénomène de la radicalisation et, en particulier, sur les difficultés conceptuelles à distinguer « terroriste islamique » et « acte d’un forcené ». Une manière aussi de réfléchir aux éléments de réponses à apporter au terrorisme et au djihadisme : politiques, économiques, sociales, psychologiques…

Vous habitez tout près de Nice, lieu du dernier attentat djihadiste le soir du 14 juillet. Outre la symbolique de la date, cette proximité géographique immédiate a-t-elle changé, en tant que psychanalyste, votre perception de ces attentats ?

Malheureusement non. L’attentat de Nice a plutôt conforté la pertinence de mes réflexions à ce sujet. Notamment celles sur les mécanismes psychiques qui sous-tendent ces actions et dont j’avais décrit la nature dans un article repris d’ailleurs par votre magazine.

Comment comprendre, sinon décrypter ces mécanismes ?

Dans de précédents articles, je défendais l’hypothèse, confirmée, hélas, par chacune de ces tragédies, que les futurs terroristes trouvent dans la voie de la radicalisation et dans l’accomplissement de l’acte criminel, un support inconscient afin d’étayer, de contenir et de suturer leur chaos pulsionnel. Mais ce qui me surprend le plus, nonobstant tous les autres attentats intervenus depuis celui de Nice, notamment en Allemagne, c’est le déni de cette dimension psychique, pourtant manifeste dans ces actes : « la plupart des terroristes sont sains d’esprit » m’a répondu un haut responsable parisien du contre-terrorisme. Comment dans ce cas appréhender le hiatus entre la vie relativement dissolue de ces hommes – et ces femmes – dans la période qui précède celle de leurs atrocités et leur stricte radicalisation dont de nombreux éléments – le jusqu’auboutisme soudain, la destructivité absolue du terroriste lui-même et de ses cibles, la revendication qui fournit une reconnaissance dans l’après-coup – laissent éclater au grand jour l’œuvre souterraine, le travail archaïque du pulsionnel. Ce qu’accomplit le terroriste, djihadiste ou autre, vise bien à mon sens un « besoin de punition », une revendication que quelque chose se passe enfin dans le réel : un acte pour permettre au criminel de donner corps à son sentiment inconscient de culpabilité et à la pulsion inhérente de trouver sa limite.

En quoi y-a-t-il déni de la cause psychique ?

Si un individu lance sa voiture dans la foule ou se met à larder les passants de coups de couteau dans un train sans crier « Allahu Akbar », il est qualifié de malade mental mais s’il prononce la phrase fatidique dans l’exécution de son forfait, alors il s’agit d’un terroriste islamiste. Expliquez-moi la différence du point de vue psychique ! Les familles de victimes ont, quant à elles, du mal à la faire. Le jeune forcené germano-iranien, auteur de la fusillade de Munich en juillet 2016, souffrait bien de troubles psychiatriques, était fasciné par les tueries de masse et, en particulier, par celle commise par le Norvégien Anders Behring Breivik qui avait abattu 77 adolescents en 2011. Il n’en préparait pas moins sa folie meurtrière depuis un an. Ce que je tente d’expliciter : c’est l’importance exagérément accordée à l’habillage extérieur, à l’apparence comportementale du forfait criminel. Et ce, par la justice pour des raisons évidentes tenant au contenu formel de la loi. Par la presse ensuite pour des raisons d’immédiateté dans une course destinée à relater l’information. Et même par l’opinion publique : les foules, nous rappelle Freud, n’ont jamais connu la soif de vérité mais demandent des illusions auxquelles elles ne peuvent renoncer. A l’appui de ma démonstration, je citerai d’ailleurs le dernier rapport d’Europol « European Union Terrorism Situation and Trend Report (TE-Sat) 2016 : la dénomination de « terrorisme » y recouvre – du djihadiste de l’Etat islamique au cyber-terroriste en passant par le terroriste ethno-nationaliste – des registres divers, preuve d’un certain embarras dans une classification fondée sur la violence publique de l’acte. Le déni que j’évoquais à l’instant combine, à mon sens, deux causes : une résistance en premier lieu, comme celle qu’a connue – et que connaît encore de nos jours – la psychanalyse, ne serait-ce qu’en pointant un peu de l’énigmatique folie qui sommeille en chacun d’entre nous et, surtout, dans le lien établi cliniquement entre le sexuel et le pathologique. La sexualité des desdits terroristes telle qu’elle nous est révélée ultérieurement par les enquêtes, tend à confirmer le bien-fondé de mon argumentation. Et, en second lieu, un besoin, humainement rassurant, de séparer « le bon grain de l’ivraie » – les gentils et les méchants –, un souci de mettre en place des catégories, des typologies quantifiables et mesurables à l’image du DSM, la « Bible » de la psychiatrie américaine. Laquelle préfère le chiffre à la signifiance du symptôme. Nous voyons bien les difficultés, voire l’échec, de cette approche qui néglige les ténébreux méandres, les incertitudes et autres incohérences de la psyché humaine : l’un des enjeux complexes de la prévention du terrorisme selon le rapport d’Europol . C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les spécialistes français évoquent désormais un « retour au renseignement humain et de proximité ». Ce qu’ils nomment dans leur jargon les « signaux faibles ». La gradation de 1 à 10 proposée par l’urgentiste qui vous interroge à votre arrivée à l’hôpital n’aura au moins plus cours en la matière.

Les apprentis djihadistes semblent conditionnés pour mourir et ce, afin d’accéder au statut du « martyr ».

Dans une conférence prononcée à Nice quelques mois avant le massacre, un spécialiste du terrorisme venu de Paris décomposait le processus de radicalisation islamiste en trois temps: « séduction, déconstruction, reconstruction ». La séduction est un concept clé en psychanalyse. Toute la pensée de Freud oscille, entre sa lettre du 21 septembre 1897 et ses « Trois Essais sur la théorie sexuelle » de 1905, entre abandon catégorique et réaffirmation ambivalente de cette notion. Le djihadiste en herbe, surtout s’il s’agit d’un adolescent, communément en recherche à cet âge de nouvelles identifications « glorieuses », se trouve « séduit » par le recruteur. Des vidéos destinées à l’embrigadement de jeunes assemblent intelligemment des valeurs prétendument intangibles, universelles, omnipotentes, surnaturelles même : autant d’éléments qui se rapportent à la toute puissance de l’enfant. Ces vidéos de propagande montrent avec tous les effets spéciaux requis, incluant l’identification projective au héros, la culpabilité (d’autres sont morts pour toi), l’exploitation du féminin (la douceur maternelle des limbes vaporeux du paradis) et celle du masculin (la virilité du chant guerrier), ce cheminement de gloire qui attend le martyr. Une séduction qui réactive celle, plus précoce, des stades infantiles. La presse interroge parfois les mères à propos de leurs fils morts en « martyr ». Ces reportages montrent l’incompréhension maternelle mêlée de sidération. Si leurs fils évoluaient dans un univers aussi paradisiaque et aussi idéal que ces dernières le prétendent, pour quelles raisons, sinon celles d’un conflit psychique intolérable, iraient-ils chercher la mort dans cette configuration ?

La « déconstruction » et la « reconstruction » passent-elles par l’endoctrinement ?

Le candidat au djihad l’est justement – candidat – en raison de sa psyché « déconstruite » mais une déconstruction désordonnée, erratique, une déconstruction qui échappe entièrement à son contrôle. L’hypothèse que je soutiens est celle qui consiste à dire que l’offre djihadiste permet à la personne dont la structure psychique se délite – le chaos pulsionnel – de trouver dans l’engagement islamiste radical, y compris celui extrême conduisant à la mort, un moyen – illusoire pour nous mais plein de sens pour elle – de stopper, de souder et de reconstruire ce qui semble avoir été endommagé, voire détruit. J’emploie à ce propos l’expression de « digue psychique ». Pour l’inconscient, le mécanisme de la servitude volontaire n’est pas un vain mot. Si, par un aggiornamento dont on guette – un peu comme Sœur Anne – les prémisses, le radicalisme interprétatif de l’islam était assoupli par une lecture plus souple du texte coranique, il fait peu de doute que les actuels candidats au martyr se tourneraient vers d’autres pensées ou idéologies extrémistes à même de satisfaire leur revendication pulsionnelle. Mais l’actualité internationale, marquée par une prégnance de la religiosité, n’incite guère à l’optimisme.

Comment agir face à un jeune prêt à se sacrifier ?

Il est aujourd’hui beaucoup question d’entreprises de dé-radicalisation. J’émets, pour ma part, des réserves sur ces tentatives esquissées ici ou là : outre le fait qu’elles visent à calmer une certaine culpabilité sociétale, voire politique, ces dernières me semblent vouées à l’échec si elles ne vont pas au-delà de ce qui a pu être « déconstruit ». C’est à dire si le travail ne remonte pas jusqu’aux profondeurs des motifs qui ont amené la personne à se trouver disponible, en recherche salvatrice selon elle, de la « reconstruction djihadiste ». En ce sens, le prétendu travail de dé-radicalisation commet l’erreur de proposer une sorte de réparation en s’efforçant de ramener l’individu au statu quo ante, un état d’avant la radicalisation. Nous le savons bien en psychanalyse lorsque nous parlons de « reconstruction »: ce qui a été perdu ne peut être retrouvé.

Aucune solution en vue ?

De même que l’analyse demeure sans effet sur une personne lourdement dépendante aux drogues dures sans que cette dernière ne soit passée au préalable par un stage, souvent éprouvant et à haut risque, de désintoxication, la psychanalyse ne me paraît pas, en ces circonstances, la méthode la mieux adaptée pour dé-radicaliser les djihadistes. Question de temps : le temps analytique ne correspond certainement pas aux temps politique et médiatique. Et question de finalité : les fondateurs mêmes de la psychanalyse ont dû reconnaître la vacuité de leur prétention à la prophylaxie éducative. C’est en amont qu’il convient, me semble-t-il, de rechercher les causes de tels basculements. Et j’ajouterai : question de principe : les maux de nos patients reflètent ceux de la société. Si nous devenons des supplétifs institutionnalisés des défaillances sociétales, nous saperons les capacités analytiques d’une écoute impérativement décentrée.

Comment vivre avec l’effroi et la crainte, au quotidien, pour une durée que nous savons indéterminée ? Un pays peut-il apprendre à vivre avec la menace terroriste ?

Le conférencier dont je rapportais à l’instant les propos n’a pas été rassurant en la matière : « nous en avons pour 30 ans » avant de pouvoir, selon lui, éradiquer ce phénomène. Autant dire que la menace djihadiste va forcer les jeunes générations à se confronter à ce « réel ». Comment ces dernières vont-elles réagir ? Les attitudes après les attentats indiquent plutôt l’émergence d’une forme de fragilisation teintée de culpabilité, une compassion presque mélancolique: moins celle du survivant que celle liée à l’incapacité d’assimiler psychiquement toute cette horreur. C’est loin d’être un paradoxe pour celui qui connaît les capacités de la psyché à changer subrepticement de masques et à endosser, dans une expiation collective, une partie des crimes de l’autre. Une de mes patientes, niçoise de naissance, m’expliquait ainsi : « je n’ai pas pu accepter ce qui s’est passé : pendant une semaine, c’est comme si ces événements s’étaient déroulés loin de moi. Je n’ai perdu aucun de mes proches, ni aucun de mes amis mais cela me renvoyait trop violemment à mon chaos intérieur ». Pour avoir été en charge du soutien psychologique des équipes de la Lufthansa à l’aéroport de Nice Côte d’Azur après le crash de la Germanwings, je peux témoigner du fait qu’une tragédie meurtrière publique réactive toujours des problématiques intérieures et personnelles.

Comment une démocratie peut-elle combattre ce terrorisme sans rogner sur ses principes ?

C’est aux responsables politiques que vous devriez poser cette question. Une question qui a surgi, il y a bien longtemps, avec les premiers attentats de Paris en 1995. Une de mes connaissances me rappelait récemment une citation qu’elle présentait comme un célèbre hadith du Prophète Mahomet : « rien n’est plus méprisable que celui qui pense et ne dit pas si ce n’est celui qui dit et ne fait pas ». Le courage demeure un prolongement de la lucidité.

Jean-Luc Vannier
Psychanalyste
Chargé d’enseignements à l’Université Côte d’Azur (Nice), à l’Edhec & l’Ipag (Nice et Paris)

Entretien réalisé par Nizar Ben Saad