Un lierre mental

Karim-Benzema-franceLa polémique a ses routines. Elle naît souvent du désœuvrement profond ou du manque de solutions. C’est une sorte de lierre mental. Elle commence par un propos, se greffe sur un non-dit général, procède par la « citation choc » et aboutit à du brouhaha avant de s’éteindre dans la baisse de la libido nationale. C’est une sorte de guerre lasse. Exemple du moment, l’affaire Benzema. Le plus clinique dans l’affaire n’étant pas ce qu’il a dit, mais ce qu’il représente. Vu de loin, on peut s’étonner qu’un pays qui va un peu mal puisse investir un joueur de foot (sport plébéien du siècle) de la mission d’incarner des idées, d’exprimer une vision ou de représenter le malaise des banlieues sans amarres. Un joueur de pieds qui découvre le racisme quand cela l’arrange devient la contre-icône du mal français et provoque la polarisation du champ politique. La disproportion est énorme entre ce qu’il est, ce qu’il dit et ce qu’on en a fait. Et c’est cela, le propre de la « polémique comme art de l’oisif » : elle a à peine besoin du déclencheur et s’en va en guerre à peine provoquée.
• « S’accrocher à l’explication du monde par la race pour se laver les mains de ses échecs »
Résumons : un joueur français qui vit mal son jeu est pris pour l’expression nette du rejet de certains Français de leur patrie, matrie et terre. On analyse son dernier verset, on le commente jusqu’à l’essorage puis on ouvre droit aux immenses digressions du moment : rejet, Daech, racisme et autres stigmates de l’autocrucifixion française. Est-ce vrai, ce qu’il affirme ? Le racisme existe en France, mais ce joueur n’a pas la paternité de sa découverte ni la légitimité de s’en réclamer victime. Son propos est-il désastreux ? Oui, il va donner des arguments aux radicalismes. On découvre donc, en suivant l’hallali, que le racisme peut être nié en France, mais on découvre aussi qu’il est fonds de commerce à usage personnel ou communautaire. La France politique a-t-elle tort de s’offrir le spectacle banal de l’indignation ? Oui : si on en arrive, dans un pays, à user de l’indignation grégaire ou des abus de rôles de victime, c’est qu’il y a peur et affaissement. Contrebande politique et lune de fiel. En langage thématique, c’est le match d’un pays contre lui-même et avec ses propres joueurs : Français de souche ou de bouche.
• La polémique est le fruit de l’enfermement
Son sens n’est pas dans le propos du déclencheur, mais dans l’usage qu’on en fait. Une polémique en dit plus long sur son ampleur que sur sa cause. Elle en a à peine besoin, d’ailleurs. C’est une religion de l’effet domino. Et s’il y a analyse à faire dans l’affaire, elle doit être faite sans Benzema peut-être. Pour y voir mieux.
Vu du Sud ? L’affaire Benzema soulève à peine de l’intérêt. Ceux qui s’accrochent à l’explication du monde par la race pour se laver les mains de leurs échecs y trouvent une banale confirmation de leur vision sur un Occident traître, raciste et en croisade. Ceux qui gardent lucidité y suivent, avec désintérêt presque, un long feuilleton de l’art français de se faire la guerre. Cela ne change pas l’équilibre des préjugés majeurs.
A la fin ? Il y a quelques années avait éclaté le scandale, en live, d’une équipe française de foot en grève lors du Mondial édition Afrique du Sud. Beaucoup s’en souviennent avec hilarité ou grimace. En Algérie, un journal avait titré, avec malice : « Equipe française : du coq… à l’âne ». Un bon résumé de la situation actuelle ? Peut-être.

Kamel Daoud