Présidentielles : « Je ne veux, ni ne rejette rien absolument »

« Je ne veux, ni ne rejette rien absolument » Confucius

Demain, la Tunisie saura qui incarnera la République du cycle politique 2019/2024, Nabil Karoui (NK) ou Kais Saied (KS).

Le face à face organisé hier entre les deux candidats semble avoir conforté beaucoup de tunisiens dans leur appréhension sur les qualifications de l’un comme de l’autre à pouvoir assurer la magistrature suprême. Au-delà des faveurs, du reste souvent intuitives, exprimées par la toile, il se dégage un sentiment général de déception. La Tunisie mérite mieux.
L’évènement de demain appelle de ma part les quelques commentaires suivants :

1. Il est reproché à NK, notamment, d’avoir commis des infractions fiscales et des délits de blanchiment d’argent. Les accusations dirigées à son encontre depuis quelques années, si elles n’ont pas été jusqu’à ce jour confirmées par la justice pénale, (elles) n’ont pas empêché ses détracteurs parmi la classe politique, les médias et une partie des tunisiens, de les prendre pour des vérités indiscutables et déterminantes dans leur choix.

La Tunisie hélas, est plus portée pour la contradiction que pour le contradictoire, lorsque d’un côté, elle réclame l’Etat de Droit et érige en principe immuable, la présomption d’innocence, alors qu’elle ne se prive pas de l’autre, de la tentation presque sadique d’attenter à la dignité et à l’honneur de ses ressortissants, souvent sans juste motif et plus souvent encore, dans l’impunité.

Derrière ce propos, se profile en filigrane un paradigme éthique: « pour que l’erreur ne triomphe pas, nous devons être mieux disposés à juger que portés à croire ».

Il est fortement regrettable compte tenu de l’enjeu de la présidentielle, que l’homme n’ait pu mener sa campagne et s’exprimer dans des conditions idéales, sinon acceptables, sur son projet et permettre ainsi à la Tunisie électorale de construire une opinion sur sa candidature et au scrutin d’être, du moins relativement, plus responsable et donc plus crédible.
La pression politico-judiciaire exercée sur l’homme, conjuguée à celle du temps, de l’émotion et surtout de l’enjeu expliqueraient un tant soit peu sa prestation d’hier, même si sur le fond, l’élu du premier tour est en déficit assez remarquable, de cohérence et de verbe.

2. Maintenant sur Kais Saeid, qu’est-ce qui expliquerait son ascension? Son passé politique, sa maitrise même théorique de la chose politique, sa science, sa culture, sa personnalité, son éloquence ?

Au plan scientifique, KS ne propose pas de savoir particulier. En tout cas, ses diplômes comme son apport académique ne le prouvent pas. Dans la discipline qu’il enseigne depuis et jusqu’à toujours -le Droit constitutionnel- KS ne peut prétendre égaler les grands maitres de la matière enfantés par le pays. Par ailleurs, le fait qu’il n’ait pas démenti le statut de professeur qui, à tort et de mauvaise intention, lui fut attribué par ses promoteurs, dérange.

KS ne propose pas non plus d’acquis culturel particulier. Le vocabulaire qui meuble son discours, du reste éminemment austère, est emprunté essentiellement au lexique juridique et n’impressionne pas d’autant que le débit demeure désespérément monocorde et le fond, pour être trop technique, peu accessible au commun des tunisiens. L’homme se plait à répéter qu’il n’utilise pas la toile comme pour se départir de la modernité (!) et à une époque où tout le monde se met à la langue de Shakespeare, lui semble, à l’écouter, se noyer encore dans la grammaire de Molière.

A-t-il un projet élaboré et cohérent pour la Tunisie? Je ne le pense pas. Le discours de KS, comme celui d’ailleurs, de NK, est confus, sauf qu’en plus, son offre politique se situe remarquablement aux confins de l’irréel et dénote d’une méconnaissance assez visible des vrais enjeux du nouveau cycle politique, des grandes pétitions à résoudre, des pesanteurs à gérer qui gouvernent le pays légal et le pays réel et partant, des arbitrages et des dosages utiles à entreprendre.

Au-delà, et pour rejoindre le grand constitutionnaliste Slim Laghmani, KS pour peu qu’on le contrarie, comme ce fut le cas hier à propos de son patrimoine, révèle vite l’autre facette de sa personnalité, celle d’un homme impulsif, par trop nerveux et capable de faire mal.

3. Au final, deux candidats qui, en dépit de leurs bonnes intentions apparentes, ne proposent aucune stature digne de Carthage. Un grand ami à moi, brillant publiciste et ancien haut commis de l’Etat, me confia il y a quelques jours, qu’il ne votera ni pour l’un ni pour l’autre car pour lui, l’enjeu étant plutôt dans les législatives, il serait plus sage de ne pas donner à NK comme à KS, une légitimité démocratique qu’ils ne méritent pas et qui plus est, risque même d’être instrumentalisée, comme ce fut par le passé, contre les libertés des tunisiens. S’il n’a pas totalement raison, mon très cher ami n’a pas totalement tort. Dramatique. Cornélien.

Moi, pour ma part, j’irai voter. Je le ferai, en attendant le messie du prochain cycle, pour celui qui à mes yeux, parait moins obscur, moins porté vers l’éternel hier que vers l’éternel demain, mais -paradoxalement peut-être- plus proche de mon dieu à moi, dieu qui créa, car il aima, ma mère, ma femme et ma fille, dieu aussi, des damnés de mon arrière-pays et de mon …« devant-pays ».

Samir Brahimi