Propos d’un homme malade : « laisse moi finir ma bouteille »

« Ecoute moi bien. Je suis malade. Mes dernières analyses ne sont pas bonnes: anémie, baisse de l’immunité. Ce n’est pas seulement physique, mon médecin me conseille de ne plus regarder la télé, de ne plus suivre les événements, de m’éloigner de toi. Il était étonné, je me portais mieux il y a quelques semaines.

Il parait que ma situation s’est détériorée, à la suite de la réunion du cheikh avec , Makhlouf et sa bande pour former le gouvernement. J’ai eu comme une envie de vomir. La suite, panique à la maison, urgence, analyses etc… J’ai essaye de garder les effets au niveau mental, je n’ai pas pu. C’est devenu physique. Toi, tu arrives à prendre une distance avec ces choses. J’en suis incapable. Tu as une famille, une carrière, des oliviers, moi, je n’ai rien.

Je comprends mieux Adonis, le poète syrien, qui dés le départ a émis des réserves concernant le soulèvement en Syrie. Il avait dit « je ne crois pas à une révolution qui sort des mosquées ». Oui les révolutions ne sortent pas des lieux de prières. Votre révolution n’est pas sortie des mosquées mais elle a été ramenée aux mosquées par Echeikh et sa bande. Une révolution sort de l’esprit humain de sa capacité à IMAGINER d’abord, et puis construire un MONDE NOUVEAU, et non à ressusciter un passé.

L’impossibilité, épistémologique, philosophique, théorique, de parler d’une révolution, réside dans le fait qu’aujourd’hui il y’a une faillite, une crise de la pensée humaine. Il n y a pas de révolution sans une idée de la révolution qui vient, obligatoirement, avant et non après. C’est une question de méthode. L’impasse, dans laquelle vous vous trouvez, non seulement en Tunisie, mais en France avec les mouvements sociaux, en Algérie, en Irak et au Liban aujourd’hui c’est l’absence d' »idées directrices », comme l’a fait Marx pour guider 1917, Rousseau et Montesquieu pour guider 1789.

Votre révolution est guidée par un demi vers de poésie ouvert sur toutes les utopies, les chimères, les rêves et les cauchemars. Un autre slogan ouvert sur le vide « Dégage ». On dégage puis on verra. Une révolution ne se construit pas sur des hypothèses.

Votre révolution portait les germes de son instrumentalisation parce qu’elle s’est arrêtée à la première moitié du vers d’Echchabbi « echcha3b …yourid ». Tout le monde est venu pour remplir le vide après Yuriid, et chacun s’est substitué au peuple, parle au nom du peuple, après des élections qui sont l' »expression de sa volonté ». Echcheikh dit que son peuple veut l’slam, Makhlouf, au nom de son peuple veut mettre les dirigeants de l’UGTT en prison, Abbou veut mettre tout le monde en prison, Abir veut mettre les islamistes en prison, le nouveau président renvoie la balle à tous ces peuples. Karoui, Chahed ne veulent pas aller en prison, mais veulent sauver leurs peaux et ceux de leurs peuples qui ne lâchent pas le pouvoir et ses privilèges etc… etc.. Pauvres peuples(S).

On a oublié l’autre moitié du vers: « Echa3b youriid EL7AYATT ». Le peuple veut la vie. Ce qu’on lui offre c’est la mort. Le peuple veut la joie de vivre, des conditions de vie décentes dans un environnement propre, le peuple veut manger, chanter et danser.

Je sais que tu ne vas pas abdiquer, que tu continueras ton discours optimiste, que l’histoire ne s’arrête pas, et bla, bla, bla. Ta dernière trouvaille d’initiative citoyenne a non seulement échoué, mais elle a causé la perte de sa famille. Tu m’as convaincu, et j’ai fait ce que j’ai pu. Basta. C’est la dernière couleuvre que tu me fais avaler.

Voilà, finis ton verre, ne dis rien, laisse moi finir ma bouteille . Tu connais le chemin. J’ai envie de partir. Je suis malade. Quand je te vois dans cet état, tu accentues ma souffrance. Allez. Dégage

Tahar Labbassi